Émergence #2

Émergence #2

Publié par Alexandra Lucchesi- Frébault

Journal du projet

Celui qui ne passait pas par la fenêtre

- II -

L'appartement est plongé dans la pénombre.

Vésuvio, alité, regarde la télévision depuis son lit ; il mange des confiseries et se lèche bruyamment les doigts entre chaque bouchée. Par moment, il rit en observant l'écran et semble comme transporté par ce qu'il voit.

Soudain, on entend un bruit de clef dans la serrure ; la porte d'entrée s'ouvre et Ada, traînant un petit caddy, apparaît sur le seuil.

Vésuvio, sans détourner le regard de l'écran : Ada, la porte !

Ada : Non, non, non. Ça ne sent pas bon du tout, ici, monsieur Vésuvio. Il faut laisser la porte ouverte. On se croirait dans une étable. Comme chez le pépé Renato, elle fait un signe de croix, avec les petits canards, les petits cochons et les petits lapins derrière le grillage.

Vésuvio : Fermez la porte, s'il vous plaît.

Ada : Pauvres petits lapins. Il les accrochait par le cou à la branche de l'olivier. Je me souviens. La peau tirée depuis le sommet du crâne qui glissait le long de la carcasse. Comme un collant de femme qu'on retire le soir. Zou. La peluche, et puis après, en un éclair, le rose et le rouge de la chair. Moi, je ne pouvais pas regarder. Tiens, ça me donne des frissons rien que d'y repenser.

Vésuvio : Fermez cette putain de porte, Ada ! L'air est assez rentré comme ça. Je peux même sentir l'odeur tiède du plateau-repas de monsieur Métieux. Foutu plastique réchauffé. Humant l'air, De la langue de bœuf, assurément. Accompagnée d'une poignée de haricots gris. Et d'une sauce hideuse et jaunâtre gélifiée dans le petit contenant à côté. Ça me débecte. On ferait mieux de l'euthanasier tout de suite, ce pauvre vieux. Criant en direction du couloir, Ne bouffez pas cette merde en P.V.C, monsieur Métieux ! Gardez les dernières forces qu'il vous reste pour vous lever et sauter par la fenêtre ! Épargnez-vous l'humiliation du pet foireux et sautez par la fenêtre !

Ada, fermant précipitamment la porte : Taisez-vous ! Taisez-vous donc ! Il va finir par vous entendre.

Vésuvio : Grand bien lui fasse. Les âmes charitables telles que moi ne courent pas les rues. C'est ma foi fort regrettable.

Ada : La charité ? Quelle charité ? Ne parlez pas de ce que vous ne connaissez pas.

Vésuvio : Ne me prenez pas de haut, infecte petite grenouille de bénitier. La première des charités devrait être l'honnêteté. Entre nous Ada -soyez sincère un moment, s'il vous plaît- , vous voyez bien que Monsieur Métieux est un cadavre en charentaise, maintenu en vie par la grâce de je ne sais quelle aide-soignante à domicile qui lutte constamment avec le haut-le-cœur que ce corps en putréfaction lui inspire. La dernière fois que je l'ai aperçu, croyez-moi ou non, j'ai vu très nettement une sorte de matière verte dans son oreille. Du lichen, peut-être. Comme de la mousse au pied d'un chêne. Vous savez ce que cela signifie, n'est-ce pas ? Non ? Cela veut dire que la nature est moins stupide que notre obstination à vivre. Cette adhérence de coquillage au rocher de l'existence qui est la nôtre, c'est effarant d'indignité. Elle a compris qu'il n'était pas nécessaire de le maintenir en vie, et comme il se refuse à crever, ce bigorneau malodorant, elle a pris les devants et a déjà commencé à le réintégrer. Ou à le recycler. C'est comme vous préférez.

Ada : Bac gris ou bac jaune ?

Vésuvio : Pardon ?

Ada : D'après vous, monsieur le grand ordonnateur, dans quelle poubelle devrait-on mettre monsieur Métieux quand il aura craché son âme par l'ano ?

Vésuvio, riant : Vous voyez, Ada, que vous pouvez être autrement que barbante ! Pour le zombie en couche-culotte, pas de tri sélectif mais à la casse directement. Un passage dans une broyeuse à métaux, quelques coups savants de marteau sur le pourtour des os écrabouillés, et paf, vous obtenez un parfait petit cube d'ongles et de chair agglomérés. Une chaînette bon marché plus tard et vous voilà avec un ravissant petit porte-clef à suspendre au rétroviseur. Tiens, ça ferait une jolie breloque pour la Twingo de l'aide-soignante. Ce serait la moindre des choses pour la remercier d'avoir torché son cul flasque de grand bébé fripé.

Ada : Oh, le petit sapin qui sent bon, c'est tout de même plus mignon.

Vésuvio : Vous trouvez ? Personnellement, je n'ai jamais été friand de ces effluves de grandes surfaces.

Ada : Oublions le sapin. Vous parlez d'honnêteté. Mais vous. Vous.

Vésuvio : Mais moi ?

Ada : Qui sera honnête avec vous ?

Vésuvio : Certainement pas vous. C'est votre bon cœur qui vous en empêche. La gentillesse est un biscuit trempé dans le thé du mensonge.

Ada : Oh ça, c'est rudement beau, monsieur Vésuvio, c'est un bon mot.

Vésuvio : N'est-ce pas ? Cela m'est venu l'autre jour, à l'heure du goûter. C'est fou ce que les langues de chats et les cigarettes russes ont à voir avec l'art de la métaphore. Mais reprenons où nous en étions. Si vous n'êtes pas en mesure d'être honnête avec moi -vous, ma bonne étoile en bas de contention-, il n'y a qu'une seule solution : que je le sois pour moi. Aussi, je m'inviterais volontiers moi-même à sauter par la fenêtre. Mais, et vous en conviendrez vous-même, elles sont toutes trop étroites pour me laisser jouer les steaks hachés sur la chaussée. A moins d'avoir une idée lumineuse, et pratique, pour régler cette contrariété physique, l'heure du grand saut est une promesse que ma corpulence n'est pas en mesure de tenir. Dans mes rêves, le baiser brutal du macadam sur mes gencives éclatées.

Ada, pensive : Une idée lumineuse...

Vésuvio : Maintenant, taisez-vous, s'il vous plaît. Mon sit-com va commencer. Au fait, vous m'avez dégoté ces petites merveilles chocolatées dont je vous avais parlé ? Ada fouille dans son caddy et lui tend un paquet de confiseries. L'attrapant, Magnifique. Vous trouverez l'argent que je vous dois sous le dessous de plat en fer forgé. Non pas là. A droite. Au-dessus du micro-ondes. Voilà. Maintenant, silenzio, per favore !

Ada, maugréant dans sa barbe : Metti televisione dove penso che debbano stare.

Ada entreprend de ranger et nettoyer l'appartement tandis que Vésuvio monte le son de la télévision ; on reconnaît aisément le générique d'Alerte à Malibu.

Une porte, qui fait face à la porte d'entrée, s'ouvre brutalement ; la mère de Vésuvio apparaît.

La mère : Quatorze heures trente passées, et tu n'es toujours pas douché ! Est-ce que c'est comme ça que ta mère t'a élevé ?

Vésuvio : Je ne savais pas que tu étais là, maman. Je ne t'ai pas entendu rentrer.

La mère : Qu'est-ce que ça peut faire ? Je suis là, la belle affaire. Tu as vu l'heure ?

Vésuvio : L'heure, l'heure, l'heure...tu m'ennuies avec ta chronologie domestique. Pour moi, ça ne veut rien dire du tout. C'est un concept éculé. Je ne me fie qu'à un seul clocher biologique : mon estomac.

La mère : Dans ton monde, le soleil a le cul empalé sur midi et ses effluves de cantine. A Ada, Bonjour, Ada.

Vésuvio : J'aime cette poésie qui n'appartient qu'à toi, ma mamounette.

La mère : Elle pourrait répondre, la vioque-à-blouse-à-fleurs.

Vésuvio : Ne sois pas si méchante.

La mère : Tu lui as dit, n'est-ce pas ? Petit merdeux. C'est à cause de toi qu'elle ne me parle pas.

Vésuvio : Ne confond pas tout. Un problème d'audition, certainement.

La mère : Et dire qu'aujourd'hui, ils font de si bonnes prothèses. Elle aussi, elle se laisse aller dans son genre. Vous étiez fait pour vous rencontrer. Je ne comprends pas, ça me dépasse complètement. Et puisqu'on en parle, que penses-tu de ma manucure ?

Vésuvio : Ordinairement extravagante, en ce qui te concerne.

La mère : Ça ne te plaît pas ? C'est trop pailleté, c'est ça ? C'est cette salope d'asiatique. Je lui avais dit pourtant : allez-y mollo sur le doré, je ne veux pas que mes ongles ressemblent à des néons de supermarchés. Et voilà le résultat. C'est dans des moments comme celui-là que je me félicite de jamais laisser de pourboire. Regardant la télévision, Oh ma série préférée !

Vésuvio : La mienne, tu veux dire ?

La mère : Je la regardais avant même que tu n'aies ratissé mon périnée, mon gros bébé.

Vésuvio : Ça, c'est le genre de petite phrase qu'il n'est absolument pas indispensable de prononcer.

La mère : Fais de la place à ta môman, ma petite mijaurée.

Vésuvio : Je préférerais que tu t'installes sur le fauteuil, s'il te plaît.

La mère : Ça t'est à ce point insupportable que ta mère s'assoit à côté de toi ?

Vésuvio : Ma mère, ou quelqu'un d'autre. Ça me fait mal, une peau qui n'est pas ma peau. Comme du papier de verre passé sur l'épiderme.

La mère : Décidément mon grand, ça ne s'arrange pas. S'allumant une cigarette, Et ton psychiatre, qu'est-ce qu'il en dit de tout ça ?

Vésuvio : Des tas de choses.

La mère : Par exemple ?

Vésuvio : Je ne sais pas. Tu m'ennuies avec tes questions. Je n'ai pas envie de parler.

La mère : Mais qu'est-ce que j'ai fait au bon dieu pour mériter ça ? Mon propre fils refuse de me parler. Moi qui t'ai allaité pendant trois mois et dix-huit jours, tu te rends compte ? Malgré les crevasses et les montées de lait. Et toi, tu refuses de me parler au prétexte que ta série débile...j'aurais mieux fait d'avorter.

Vésuvio, s'étranglant d'indignation: Ma série débile ?

La mère : Comment tu appelles ça, toi, une série où des pouffiasses à bonnet F courent comme des gros veaux marins sur une plage de sable fin ?

Vésuvio, se levant péniblement et criant : Des secouristes ! Ces filles-là sont des cœurs purs au service de l'humanité, putain ! Tu. Tu me tues, là. Sors de chez moi ! Sors de chez moi immédiatement !

Ada, interrompant son ménage : Ne vous énervez pas, monsieur Vésuvio, c'est mauvais pour le cœur...

La mère : Non mais regardez-le, il me vire de chez lui ! Salopiaud, va !

Ada, se dirigeant vers la porte d'entrée : Excusez-moi, je vais vous laisser seuls un moment, je crois que tout ça ne me regarde pas...

Vésuvio : Vous pouvez rester, Ada, je suis sincèrement désolé...

La mère, prenant ses affaires : Bonne idée, moi aussi, je me tire ! J'en ai ma claque de ton ingratitude. Tant pis pour toi, tu n'as qu'à rester seul.

Ada, sortant discrètement : Je reviendrai bientôt avec ce que vous m'avez demandé, ne vous inquiétez pas.

La mère : Es-tu au courant que j'ai posé une RTT uniquement pour pouvoir venir te voir ?

Vésuvio : Tu es au chômage depuis au moins six mois, maman.

La mère : Ça n'est pas vrai ! Tu dis ça devant Ada pour. Le plaisir de m'humilier. Eh bien c'est gagné. Là. Tu es content ?

Elle sort et claque la porte.

Vésuvio : Excuse-moi, maman, je ne me sens pas très bien.

Vésuvio se rassoit et enfouit son visage dans ses mains ; tandis qu'il demeure ainsi, on entend le son de la télévision en marche. Quelques instants plus tard, on frappe à la porte.

Vésuvio, le visage toujours enfoui : C'est toi, maman ?

Ada entre et avance doucement vers lui.

Ada : Pas la mama. C'est la vieille Ada. Je voulais vous dire. J'ai réfléchi. L'idée lumineuse. Je crois que j'ai trouvé.

Vésuvio, redressant la tête : Trouvé quoi, Ada ?

Ada : Notre idée de tout à l'heure. Vous voulez l'entendre ?

Vésuvio : Dites toujours.

Ada, très enthousiaste : Une baie vitrée ! Jouez au loto, et si vous gagnez, vous pourrez changer les fenêtres et installer une belle baie vitrée. Toute grande, et costaude, comme vous. Vous aurez la place de passer. Aujourd'hui, ils font des superbes modèles. Très modernes. Avec la porte coulissante et le double vitrage. J'en ai déjà vu des pareilles. Je vous montrerai quand ils remettront un petit prospectus dans ma boîte aux lettres.

Vésuvio, dans ses pensées : Une baie vitrée. La douce idée.

Noir.