Émergence #1

Émergence #1

Publié par Alexandra Lucchesi- Frébault

Journal du projet

Celui qui n'était qu'une bouche

 

-I-

Le plateau est plongé dans la pénombre, on ne distingue presque rien ; seule la partie basse du visage du Roi Gros est faiblement éclairée.

Vésuvio :

Avez-vous déjà envisagé ce qui ne peut être envisagé ? Avez-vous déjà rêvé à ce que vous pourriez être si vous ne redoutiez pas tant l'absolu ? Avez-vous déjà observé la morsure du serpent ? Celle qui depuis a grignoté la chair si adroitement qu'elle a réussi l'exploit de relier votre bouche à votre trou du cul ? Non ? Quel dommage. Vous êtes passé à côté de quelque chose, à n'en pas douter. La métaphysique du corps, ou quelque chose dans ce goût-là. Mais vous vous en fichez, vous et votre densité tiède de demi-vivant. Car c'est ce que vous vous contentez d'être. Demi-vivant. Ou plutôt, à moitié mort, flottant dans les espaces du désastre, relié à la terre par un pied que la ronce ne cesse d'agripper. En réalité, vous me répugnez autant que je vous répugne moi-même. Mais la répugnance -c'est bien connue- n'empêche pas l'amitié. Il est même certain que vous et moi finirons par devenir bons amis. Chacun y trouvera son compte. Allons, allons, ne faites pas cette tête-là. Un peu d'imagination, que diable. Pensez. A moi, une serviette rouge à carreaux accrochée autour du cou, trop petite, tâchée déjà, qui m'empiffre en haletant de plaisir comme un petit chiot obscène, et vous, spectateur voyeur, carabine à la main, prêt à tirer sur moi au cas où j'aurais la mauvaise idée de me métamorphoser en porc. Malheur au groin qui pousserait. Malheur à la divinité rose à faible quotient intellectuel qui fendillerait le cuir dont je suis fait pour se manifester devant vous. Bah, je vous plains. On a la mythologie qu'on mérite. Et puis, je vous connais, vous pourriez avoir la vilaine idée de m'adorer. Il vous en faut si peu. Un peu d'or jeté dans le ruisseau, et hop, vous voilà qui accourez, avides de reconnaître en lui la source de toutes choses. Ce que les hommes peuvent être idiots. Retournez-vous. Retournez-vous et vous verrez que ce vous prenez pour la naissance d'un fleuve doré est en réalité la pisse d'un éléphant qui se soulage un peu plus loin dans votre dos. Ne protestez pas. Je vous vois, vous qui ne me voyez pas, rentrer le cou sous l'arche du menton. A distance, je peux sentir votre souffle se suspendre et vos ongles gratter le velours du fauteuil comme on gratte la croûte éternelle des bobos de l'enfance. Vous vous dites : je ne suis pas venu pour cela. L'acidité, le face à face, les mots jetés à la figure comme des crachats. Je sais très bien cela. En vérité, je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même. Ne m'interrompez pas. Je sais que la connaissance que je me targue d'avoir du motif supposé de votre présence ici vous met dans l'inconfort. Si vous croyez que je n'ai pas remarqué cette perle grasse de sueur, là, sur votre tempe...mais je n'en ai pas fini avec vous. Je vous dirai bientôt ce que je crois. Pour l'heure, écoutez mon petit conte. Il est fort instructif et tout en vous me porte à croire – le veston démodé, les pellicules à épousseter sur vos épaules- que vous aurez plaisir à le ressortir lors de la prochaine petite sauterie à laquelle on vous conviera. Attendez que le dîner s'achève, laissez passer le dessert. Visez bien. Ni trop tôt ni trop tard. Avant la blague graveleuse sur le décolleté de la maîtresse de maison mais après l'amertume politique des fins de repas interminables. Là. Précisément. Vous pourrez alors raconter l'histoire de celui qui n'était qu'une bouche. Je commence. Celui qui n'était qu'une bouche était connu de tous. Il mangeait, mangeait, mangeait sans discontinuer, à toute heure du jour ou de la nuit. Tout y passait. Un agnelet encore vivant, des sacs entiers d'épices odorantes, des racines ondulées, des oiseaux empaillés, des pierres aussi, bien qu'elles fussent plus délicates à digérer, du miel en quantité, et parfois même si la disette s'installait, une chaise en osier ou le cuir d'une sandale oubliée à ses pieds. On l'appréciait pour sa singularité qui imposait le respect et on venait le voir de par le monde entier pour lui poser des questions plus ou moins énigmatiques selon qu'il faisait beau ou non. Si c'était jour de soleil, les cœurs étaient légers et on évoquait la récolte à venir ou le premier fils à naître. Mais s'il pleuvait, les turpitudes devenaient philosophiques. O celui qui n'est qu'une bouche, l'interpella un jour un badaud aux ongles de pieds trop longs, dis-moi : la vie était-t-elle la vie avant que la mort ne soit créée à son tour ? Ce à quoi celui qui n'était qu'une bouche répondit par la réponse la plus profonde qui soit – c'était toujours la même qu'il formulait inlassablement car elle résumait tout-. A chaque question posée, il déclarait...il rote triomphalement.

Le psychiatre, dans la pénombre : Non ! Non. Non. Ça suffit. Je m'en vais. Vous dépassez les bornes.

La lumière, crue, inonde le plateau ; on découvre le décor pauvre de l'appartement qui se résume à un fauteuil démodé, quelques néons accrochés au plafond et un lit médicalisé sur lequel trône Vésuvio, énormité de chair.

Vésuvio : La lumière ! Fermez cette putain de lumière ou sinon...

Le psychiatre, rassemblant ses affaires : Ou sinon, quoi ? Qu'allez vous faire ? Vous extraire de votre lit, vous ruer sur moi ? Me faire sauter les dents à coup de pelle ?

Vésuvio : Oh, la belle idée. En voilà une chose distrayante à imaginer. Souriez pour voir. S'il vous plaît. Que je puisse évaluer le désastre que ce serait. Si vous n'aviez que des chicots et des gencives marbrées, l'affaire ne serait pas drôle du tout.

Le psychiatre : C'est inutile de souligner davantage le goût que vous avez pour le saccage, je crois l'avoir compris dès mon entrée ici.

Vésuvio : C'est le paillasson qui vous a mis sur la voie, n'est-ce pas ? Quelle heureuse trouvaille.

Le psychiatre : Fuck Da Shit. On ne peut pas faire plus accueillant comme inscription.

Vésuvio : Et il est de notoriété publique que racler sa semelle pleine de merde de clébards sur un joli et rond Home Sweet Home rend la chose plus poétique, pas vrai ?

Le psychiatre : En un sens, oui.

Vésuvio : Allons, allons, ce ne sont que des mots, docteur. Ne soyez donc pas si sérieux.

Le psychiatre : Les mots sont mon fond de commerce, si je puis m'exprimer ainsi.

Vésuvio : Conflit d'intérêt manifeste et criant. Vous devriez mimer vos consultations par souci de déontologie. D'ailleurs, commencer dès à présent : je vous donne cinquante balles si vous réussissez à me faire un petit exposé sur le stade anal sans prononcer aucune parole. Toutefois, et veuillez noter l'ampleur de ma magnanimité, vous avez le droit aux bruitages et aux interjections humides. Ou élastiques. Jouant avec sa bouche, Ploc.

Le psychiatre : Vous aimez cela, n'est-ce pas ?

Vésuvio : Quoi donc ?

Le psychiatre : Être désobligeant.

Vésuvio : Vous conviendrez que c'est assez réjouissant, en effet. Vous devriez essayer.

Le psychiatre : Certainement pas.

Vésuvio : Regardez-le. C'est adorable. Gouzi-gouzi. Le joli docteur, jouant les grands chantres de la civilisation, défendant ardemment la maîtrise de soi et cette gentillesse hygiénique que les publicitaires ont placardé dans les rues sur des sourires XXL. Ne croyez pas l'émail blanchi jusqu'à l'outrecuidance, ni les sourires de juments anorexiques, docteur. Au fond, vous et moi savons que nous tous ne sommes que des sauvages en talons aiguilles ou en costume trois pièces. Balayez le décorum et il ne vous restera plus que le parfum vénéneux de la violence et du chacun pour soi.

Le psychiatre : Vous aimeriez, n'est-ce pas, que le monde soit celui que vous décrivez ? Cela vous donnerait la possibilité de justifier enfin ce que vous êtes.

Vésuvio : Tiens, donc. Et qu'est-ce que je suis, docteur ?

Le psychiatre : Vous êtes ce que vous êtes.

Vésuvio : Sophiste. Castré. Avaleur de vide. Dites-le.

Le psychiatre, précipitant son départ : Nous nous revoyons demain. A 14 heures. Vous saurez que c'est moi, je sonnerai deux fois par coup très rapproché.

Vésuvio : Chieur-dans-son-froc ! Dites-le !

Le psychiatre, partant : Nous en avons fini pour aujourd'hui. A demain, Vésuvio. Il sort.

Vésuvio : Dites-le ! Dites ce que je suis ! Vous n'avez pas le cran ! Il n'en a pas le cran ! Eh bien, sombre jet de chiasse molle, je vais le faire moi-même : je suis le plus gros tas de chair, le plus bel agglomérat de matières vivantes que vous avez jamais vu ! Je suis un monument, je suis une montagne, je suis une créature mythologique, moi, monsieur, et je ne suis pas comme vous tous qui êtes là à frissonner de peur devant la grande horloge, non, j'ai le courage de l'absolu et de la démesure ! Et surtout, surtout, depuis le fond de mes entrailles multipliées, je vous conchie, je vous emmerde comme je n'ai jamais encore emmerdé personne ! Ah !

Noir plateau.