Que peut-on encore espérer de l’horizon #1

Que peut-on encore espérer de l’horizon #1

Publié par Liis Lillo

Journal du projet

Un récit du paysage en moyenne Garonne, par Flora Rich

A Toulouse, «gros village» jusqu’il y a peu, le temps presqu’arrêté s’écoulait au rythme du travail du sol, dans une ruralité traditionnelle bien plantée. Les horizons, satisfaits de leur existence, ne bougeaient plus beaucoup. Certes il leur avait fallu du temps pour s’ajuster, et ils vibraient toujours un peu au-dessus de la Garonne, cette garce colérique, qui sortait souvent de son lit, ce dieu béni à qui l’on adressait nos litanies de l’époque. Elle emporte avec elle toutes les cours d’eau de la région, descendant du Massif Central ou bien des Pyrénées, pour se jeter dans l’Atlantique : Tarn, Aveyron, Gers, Ariège, leur réunion façonne une bien vaste plaine à traverser. Oui c’est cela, l’horizon était certainement ici, posé sur cette Garonne houleuse, frémissant au contact des saisons et du cours des marchandises qui flottaient jusqu’à Bordeaux, aussi incertain que la position des bancs de graviers que les flots déportaient d’une rive à l’autre. Il devenait insaisissable si l’on se risquait à une traversée. Obstacle entre deux terres, réunion des peuples, le fleuve fait frontière nécessaire et périlleuse, qu’il convient de franchir avec humilité.

Et puis la modernité déboule comme une grande fête improvisée. On lui déroule des tapis rouges, autant d’autoroutes, de parkings et de pistes d’aéroport, qui exportent nos horizons vers des contrées lointaines. On bâtit à sa gloire des monuments, grands ensembles de béton pleins de petites fenêtres, derrière lesquelles s’invitent l’air et la lumière. Petites et grandes maisons pleuvent depuis le ciel, se posent sur un sol qu’elles touchent à peine, bien rangées comme une nuée d’étourneaux suspendus à un fil, juste au-dessous du soleil. Enfin on s’élève ! On se décolle de cette terre qui nous collait aux bottes ! On est toujours propre de la tête au pied. D’ailleurs, on remise les bottes. On déroule encore une rue ici, une autre là, recouvrant la terre d’une peau étouffante de confort, on y fait ça et là un trou, et on plante indifféremment un arbre ou un réverbère. De la lumière, du vert, qu’importe la couleur, après tout, c’est la grande fête.

Et la Garonne, ah ! la Garonne, cette peste. On est venu la border, bien serrée, dans son lit. Avec toutes les litanies qu’on lui a faites, elle n’en a toujours fait qu’à sa tête, mais maintenant elle restera, pour un bon moment, bien sagement, triste peut-être. Peu importe, mieux vaut l’oublier. Quant à la franchir, on l’enjambe aujourd’hui sans y penser, comme on évite une flaque, entre le trottoir et la chaussée. L’homme moderne est le maître de la traversée.

Mais, peu à peu, on détruit une «barre», puis une deuxième, une troisième. On avait voulu élever la destinée humaine tout d’un bloc, l’horizon avait peut-être été placé trop haut. Puis on dit des maisons individuelles qui se multiplient à l’infini que, finalement, elles nous encombrent trop. Et voilà qu’entre deux frênes d’une rive enfrichée, quand on contourne le lotissement, replié sur lui-même, on l’aperçoit de nouveau, étincelante : elle est belle quand même, cette eau qui coule sans discontinuer. On la trouve aussi rassurante qu’une promesse d’éternité.

Alors à quoi bon graver des paroles éternelles sur des pierres, si l’on s’amuse à les jeter dans le courant ?

 

Texte écrit par Flora Rich

Collectif Horizon en mouvement

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