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polyphonie

Publié par Anouk Lejczyk

Journal du projet

L'écriture collective donne mal à la tête, c'est le constat de plusieurs élèves suite à deux sessions d'écriture par groupe de 6, à partir des pitches choisis. C'est bruyant, oui, un peu chaotique, oui, expérimental, allez, on ne sait pas trop où ça va, voyons-voir.  

L'ermite parle aux cailloux, le cheval mène les élèves vers un enfant qui avait fugué, l'artiste se fait déchirer ses dessins par un nutton facétieux, les militant.e.s du Mont Vireux font des barrages en food-truck. Affaires à suivre.

Du collectif, il n'est question que de ça dans la pièce Zone à étendre de Mariette Navarro, de ça et de forêt, comme destination et comme métaphore opérante. Les voix n'ont pas de noms mais elles s'entremêlent sans se couper la parole ; les personnages s'acheminent ensemble vers la forêt sans se faire de cloche-pied. Extraits lus en classe :

1 - Obscurité

Pas de Lune ?
Il me semble que quelque chose rampe.
Il me semble que quelque chose grouille.
Pour quelque chose, c'est l'heure de sortir de chez soi, c'est l'heure de vivre. 
Il me semble qu'un phénomène inconnu déploie sa logique dans l'obscurité. 
Des branches s'agitent. Du bois casse. On dirait que des informations sont chuchotées entre les feuilles.
C'est un grand affairement.
Un grand rassemblement d'histoires minuscules. 
Quand les bêtes suspendent leurs grattements ce sont les arbres qui s'y mettent.
Ma peau me pique.
Ne pas oser bouger me pique.
Les insectes tracent un chemin de ma poitrine à mon front. 
Pour eux je ne suis qu'un obstacle de plus, je n'éveille pas plus leur curiosité qu'une branche morte, qu'une souche, qu'une irrégularité du sol. 
(...)
Je suis une écorce vivante, qui pue la sève et la terre. Autour de moi, ça agite des branches comme on affûte des armes.
Pas de Lune. 
Mais je sais que je ne suis pas seule. Une armée d'arbres autour de moi frémit , s'apprête à se mettre en mouvement. 
(...)
Les uns contre les autres. Branche contre branche. Jusqu'à former un réseau dense. Un tissu de nos branchages. Un filet pour rattraper tous ceux qui tombent, tomberont. Il y en aura de plus en plus. 

18 - Canopée

Il va falloir apprendre à escalader les arbres.  A monter jusqu'à vingt, trente mètres. Certains ont commencé. Tout en haut ils ont construit des passerelles, des tours de guet.
Quand on est à la cime on comprend quelque chose. On voit où on en est. On voit comme le réseau des branches s'étend au coeur même de la ville, comme il a gagné du terrain. Il joue avec les frontières, les perceptions. On découvre que notre exil n'en est pas un, qu'on est toujours dans le pays, encerclés par les routes et pourtant forts, indélogeables. On comprend que la forêt n'est qu'une faille, une blessure tenace au milieu des champs, de la civilisation. 

20 - Averse

Tout d'un coup c'est gris. Il arrive donc que l'été flanche. Il va bien falloir connaître le bruit des gouttes sur les imperméables. 

On sait. Qu'il va nous falloir passer des jours entiers sous les capuches.
On sait qu'il va falloir ne pas se fier aux troncs des arbres par peur de l'électricité. 

On peut trouver un endroit dégagé pour installer nos toiles de tentes. En attendant que ça s'arrête. 
Essayer, peut-être, de faire démarrer un feu. 

Je préfère marcher.
On a encore du chemin à faire avant la nuit. 

On n'en sait rien.
On marche on marche mais on n'en sait rien. 

Il ne faut pas avoir peur de la boue, un jour sur deux la pluie pénètre à travers les feuilles. Des ruisseaux coupent la route en son milieu, et quand ça tombe dans le cou ça vous ferait monter des larmes.

(...)

Il ne faut pas craindre la fièvre, elle est à apprivoiser, comme le reste, comme les insectes et les cauchemars et les blessures aux pieds. Elle est un autre état, régulièrement elle vient, régulièrement elle repart.

Il faut enjamber des obstacles sans glisser. Des trous des bosses des troncs. Jetés là comme un doute dans la direction choisie. Jetés là pour tester la force de nos convictions.

(...)

Quand tout ça sèchera, nous aurons gagné une odeur incroyable.