Tout au bout le printemps [ Agathe ]

Publié par Camille Plocki

Extrait de la séquence finale du spectacle des grands

DAVINA (au public) - Voici ce qui s'est passé quand Nina a interviewé son arrière grand-mère.
DAVINA(aux autres) - Dis mamie, depuis que tu es petite, qu'est-ce qui a changé, et qu'est-ce qui n'a
pas changé dans le monde ?
TOUS 
En chœur, imitant l’accent chantant de l’arrière-grand-mère
- Tout a changé ! Tout ! Dans toutes les choses! Malheureusement !
DAVINA - Mais, qu'est-ce qui n'a pas changé ?
TOUS - Tout a changé ! Tout !
LOUISE EN MAMIE- Même si tu dois le dire à l'école, même si le directeur il te regarde, tu le dis, tout
a changé !
TOUS – Tout a changé ! Tout ! Tout ! Tout !
WILLIAM – Oui, c'est peut-être que c'était mieux avant...
Il n'y avait pas la pollution !
LUCAS : Les trous dans la couche d'ozone !
LOUISE : La terre n'était pas abîmée comme maintenant !
JULES : Il n'y avait pas le Nutella non plus !
REMI : Donc, les arbres n'étaient pas coupés pour faire le Nutella!
WILLIAM : Mais peut-être que c'était moins bien aussi mais peut-être que c'était mieux! 
Mais peut-être que c’était moins bien !
LOUISE : Qui sait ?
se lève - Ni les fleurs ne reviennent ni les feuilles vertes.
DAVINA :Il y a de nouvelles fleurs, de nouvelles feuilles vertes. 
Il y a d'autres jours heureux !!!
ARTHUR 
 va vers l’avant-scène, s’aidant de sa canne, dans le costume de sa grand-mère 
Allez, venez les enfants, on va planter des rillettes et appeler le printemps!
TOUS : PRINTEMPS ! PRINTEMPS ! PRINTEMPS !
La valse musette de Bourvil démarre « le bal perdu ».
Les enfants démarrent une ronde, un groupe défile en masques de carnaval (des crânes multicolores,
évoquant la fête mexicaine des morts), un autre groupe brandit des fleurs fraîchement cueillies en
saluant le public, le dernier, costumé en grands-mères et grands-pères suit à son rythme le cortège.
Peu à peu, la farandole quitte la scène, les fleurs sont dispersées, reste Arthur qui peine à les
rejoindre et clôt la pièce par son jeu clownesque.
ARTHUR (improvisant sa sortie à volonté) :
- Attendez-moi ! Houhou ! Vous allez où ? Hého !
Bande de chenapans !
Ho !

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Cette courte séquence a été construite – à la toute fin de notre travail - à partir de deux matériaux
discutés avec les enfants : un entretien entre Nina, élève du CM2 du Vignau, et de son arrière-grand-
mère ainsi que deux poèmes de Fernando Pessoa.
L’aplomb frappant avec lequel l’arrière grand-mère de Nina affirmait la puissance d’un changement qui
aurait intégralement remplacé le monde d’antan par le monde de maintenant amusa les enfants.
A l’écoute de l’enregistrement, ils éclatèrent de rire.
Puis, acquiesçant, ils démarrèrent la liste des disparitions en cours, avec une précision et une
exhaustivité impressionnante – si l’on croit encore que les enfants puissent être mis à distance d’un
processus aux effets flagrants, ou ignorants de celui-ci. Certains dirent qu’il était déjà trop tard.
D’autres s’énervaient contre les aînés et désespéraient de la bêtise des êtres humains.
Ils évoquèrent des débuts, des embryons de solution : le tri, l’attention quotidienne à ce que tout le
monde ait assez, les pétitions, la pression sur les gros entrepreneurs pollueurs, les plantations
solidaires, le bio, etc.
« Mais pourquoi parle-t-on de tout ça ? C’est quoi le rapport avec le théâtre ? »
Le rapport est déjà là, dis-je, puisque nous faisons du théâtre au milieu de « tout ça », mais, le
théâtre, évidemment, à l’instant T n’interrompt rien de ce ça.
La question, c’est : ce rapport, quelle forme vivante, veut-on lui donner ?
La question, immense, appelait un autre chapitre. Malgré notre peu de temps, l’urgence de la
première à l’horizon, je décidais de tout de même ouvrir cette fenêtre en leur proposant de témoigner de
nos discussions puis de faire appel à une voix en dehors de nous, celle du poète du « gardeur de
troupeau », berger de ses sensations, le Pessoa le lisboète.
J’ai lu deux de ses poèmes aux enfants (disposés ci-dessus). Ils furent touchés.
« C'est peut-être le dernier jour de ma vie,
J'ai salué le soleil, en levant la main droite,
Mais je ne l'ai pas salué pour lui dire adieu,
J'ai fait signe que j'aimais bien le voir encore : rien d'autre. »
« Lorsque reviendra le printemps
peut-être ne me trouvera-t-il plus en ce monde.
J'aimerais maintenant pouvoir croire que le printemps est un être humain
afin de pouvoir supposer qu'il pleurerait
en voyant qu'il a perdu son unique ami.
Mais le printemps n'est même pas une chose : c'est une façon de parler.
Ni les fleurs ne reviennent, ni les feuilles vertes.
Il y a de nouvelles fleurs, de nouvelles feuilles vertes.
Il y a d'autres jours suaves.
Rien ne revient, rien ne se répète, parce que tout est réel. »
Cela les enthousiasmait de finir ainsi, avec cet appel au printemps.
Nous finissons donc par ce montage entre les mots radicaux de la grand-mère, leurs propres mots sur
le délabrement du monde, puis le poème.


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Dans le fil du spectacle, après avoir exploré de nombreuses facettes de la mémoire des anciens, de la
parole des enfants, par des mots et des jeux qui disaient les joies, les souffrances, les espoirs, les
angoisses, les rêves que l’on porte seuls ou à plusieurs, je vois ce petit dialogue final comme un
moment où l’on regarde tout autour. Il n’y a rien sinon l’immensité de ce qui excède notre présence humaine. Puisque, pour réussir à mettre en œuvre tous les biais de réparation évoqués par eux -qui
vont du tri des déchets au harcèlement des gouvernants, d’une notion de partage résolument
communiste à la désintoxication au Nutella-, il faut la croyance, tenace – et révolutionnaire - que ça
peut marcher, qu’il y a encore et toujours des possible, on transmet les mots du poète, essaye de
ranimer la croyance en appelant le retour du printemps.
Le poème le dit, il ne reviendra pas, il sera l’on ne sait comment : nouveau.
Camille, Asja et moi hésitons dans le choix de la dernière chanson, puis « je ne me souviens plus du
nom du bal perdu » est choisi, car, c’est le tube qui a la qualité particulière et ambigue d’être un
souvenir pour tous et aussi de raconter notre oubli.

La fin du spectacle des CMI/CM2 est donc celle-ci : une grand-mère qui revient galvaniser les enfants
avec un projet douteux « planter les rillettes » mais qui a la force d’inviter les enfants à appeler le
printemps.

La musique qui démarre et relance le mouvement des choses, des enfants qui s’en vont, embarquant
les anciens dans le cortège, dans une danse macabre, une danse de joie.


Agathe

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