le reflet

La montagne a plusieurs visages

Publié par Laure Nillus

Journal du projet

Un peu plus loin dans le territoire

Après avoir passé 2 mois à la frontière italienne, près de Vintimille, pour poursuivre la réalisation de mon projet d'installation Dé-payser, je reprends la direction de la Savoie, pour une nouvelle session d'ateliers avec les enfants. À nouveau, je suis subjuguée par la splendeur des paysages qui m'accueillent. Cette fois, le ciel est dégagé et je peux mesurer du regard la taille des massifs qui bordent la route. J’en murmure les noms: falaises du Royan, gorges du Nan, canyon des Ecouges, Néron, le sommet de Chamechaude, la dent de Crolles, le mont Granier… Paysages et noms font battre l’appel de la marche dans mon ventre. En roulant, une évidence me saute aux yeux: d’un versant à un autre, une montagne n’a pas le même visage. D’un côté, Néron semble être un à-plat oblique, de l’autre un maillage de roches effilées, posé sur un renflement ventru. Je me sens enfant des plaines, encore suffisamment ignorante des montagnes pour ne jamais avoir conscientisé cette réalité. 

Les gerçures de neige qui décoraient les Bauges n’ont pas résisté au soleil éclatant, mais le printemps se fait encore attendre. Le décor a pris les allures d’une photographie sépia, tout en nuances de marron, de la pierre aux arbres dépouillés. On peut ainsi voir la peau nue des montagnes, là où la roche est apparue sous la neige fondue. Restent quelques névés et les hautes neiges des glaciers, pour nous rappeler que l’hiver était hier. En vallée, l’herbe a verdi et quelques fleurs timides apportent la preuve de la saison nouvelle. 

Un matin, je ne m’arrête pas à Fréterive. Je pousse la route avec l’irrésistible envie d’aller plus loin, de voir du pays. En territoire montagneux, le changement d’horizon est aisé: il suffit de prendre la route d’un col pour avoir une vue différente. J’emprunte celle qui serpente sur la dent d’Arclusaz et me retrouve sur un plateau. Je m’arrête à un point nommé sur la carte le Creux du loup. C’est un vaste cimetière de rochers moussus. Certains, jetés les uns contre les autres, forment de petites cavités. Pour que cet espace porte un tel nom, je me demande si un loup y a vécu. Ou y vit encore. Je m'assois et attends un long moment avec l'espoir irréaliste de le rencontrer. De retour au village, je me renseigne et apprends qu'il reste encore quelques loups dans les Bauges. Je repense à un passage du livre La Supplication de Svetlana Alexievitch, qui contient des témoignages documentaires sur Tchernobyl et que j'ai lu lors de mon premier séjour ici: «Des mélanges de chiens et de loups sont apparus. Ils sont le fruit de croisements entre les louves et les chiens qui se sont enfuis dans la forêt. Ils sont plus grands que les loups et n’ont pas peur de la lumière ni de l’homme. Ils ne réagissent pas aux appeaux des chasseurs. Les chats devenus sauvages se rassemblent en bandes et attaquent les humains. Ils se vengent. Les réflexes de soumission à l’homme ont disparus. Et, chez nous, c’est la frontière entre le réel et l’irréel qui s’évanouit.»

En réalisant un entretien de Colombe avec les enfants, j’apprends que la dent d’Arclusaz est tellement raide - le dénivelé est un des plus fort d’Europe - que les avalanches tombent directement de 2000m à 400m sur les combes. Et que les ruisseaux sont bien plus souvent des cascades, à forte puissance.

Je pars prématurément, sans avoir eu le temps de marcher suffisamment haut pour toucher les neiges autrement que du regard. Mais j’ai développé les images argentiques réalisées lors de mon précédent passage, quand le paysage était tout de blanc vêtu. Comme toujours, elles sont d’un autre temps. Elles sont déjà des souvenirs lorsqu’elles apparaissent et n’en sont alors que plus précieuses.

 

arbres en mouvement
arbre mort
paysage en route
arbre nocturne
le château
route de neige
vieux souvenir

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