Les premiers dessins préparatoires, avec ce que les enfants comptent modeler

Sisi Signy

Publié par Sarah Penanhoat

Journal du projet

Après notre première rencontre en décembre, le projet démarre en janvier. On approfondit la présentation du projet avec les élèves, et on apprend à mieux se connaitre et à savoir comment travailler ensemble.

Dessin préparatoire

Lundi 6 janvier 2020

En voiture sur la route de Signy-le-Petit, village à l’entrée des Ardennes en venant de Lille.
Pour un début d'année, il fait incroyablement beau. Le ciel est clair, la route est dégagée, j’admire l'environnement qui se modifie au fur et à mesure de ma descente.
Après notre première rencontre qui s’annonçait sous de bons auspices, je suis entre excitation et anxiété à l’idée de cette première semaine avec les enfants. Exactement de la même façon que quand on revoit un vieil ami après de longs mois d’absence. A mon arrivée, ils sont toujours souriants et excités, d’autant plus que je ne leur avais parlé que dans les grandes lignes du projet, pour en garder sous le coude cette semaine. On refait les présentations ; bon, surtout pour eux, puisque cette fois j’apprends leur vingt-neufs prénoms. Quant à eux, ils m'appelleront Sarah, me tutoieront, et on lève la main quand on veut parler !

Dessin préparatoire

Et c'est enfin parti. On commence par définir et regarder ce qu’est un banquet, un festin, quand est ce que ça prend forme ? En quoi c’est convivial et festif ?

J’ai préparé une banque d’images, allant du XVe au XXe siècle avec des références à des peintres classiques : Arcimboldo, Claesz, Louise Moillon, Matisse, Courbet, Caillebotte, Emile Renard... Ces noms parlent peu à mon auditoire et ils demandent à plusieurs reprises si ce qu’ils voient, c’est « du vrai »; entendons : des photos. Je leur répète que tout n’est que représentation et je souris intérieurement, car ça me rappelle ce sentiment enfantin, où ce qu’ils préfèrent justement, c’est - exclamations collectives « QUAND C’EST BIEN FAIT ! », ou encore, quand les couleurs sont douces, et chaque chose à sa place. Les effets de peinture, de matière les rebutent : le flou, c’est pas " terrible ". En leur présentant quatre peintures d’Emile Bernard, toutes très différentes dans le style, idem : les bananes et grenades n’ont pas trouvé de fan, mais la Nature morte au fond bleu, où les fruits sont précisement dessinés et cerclés de noir, remporte l’unanimité.
Antoine et Louis analysent de concert, à propos de toiles impressionnistes : « Là, on dirait que la peinture dégouline, qu’elle fait des ronds, ça coule, mais on reconnait, c’est mieux que l’autre ! »
L’autre pouvant être ici, une Nature morte aux huîtres, brioche et citron de Manet.

Quand on parle de peinture ou de nature morte, ils s’imaginent des choses qui, à l’oral -si on ne leur en a pas donné la définition, sont très drôles ou évidentes de sens commun, et qui me renvoient directement à mes propres réflexions lorsque j’avais leur âge.

« - Une nature morte, qu'est ce que vous pensez que c'est ? 
- Des feuilles mortes.
- Quand c’est l’hiver ? »

« -Ici, on voit des huîtres...
- J’adore les huitres ! »
- C’est trop bon ! »
- Non, j’en ai jamais mangé ! »
- On voit un homard ! »

« - Et des moyens de fortune ? 
- Quand on a plein d’argent ! »

La banque d’image facilite cette transmission, mais ça ne sert à rien d’en faire une trop fournie car les élèves se focalisent sur chaque représentation, au lieu de les percevoir dans leur globalité.
Chez moi, avant le jour J, j’avais le sentiment que, même en étant des enfants, ils comprendraient tout ce que je leur expliquerais s’il y avait un contexte, qu’ils synthétiseraient d'eux-même, et pourquoi pas, qu’ils prendraient des notes. Et bien non !
Il n’y a pas seulement besoin d’adapter le discours et le vocabulaire, mais aussi une manière complètement différente de s’adresser à un jeune public : ils sont conscients, s’expriment, font des blagues, ont des centres d’intérêts définis, mais même s’ils apprécient ce qu’on est en train de faire, je dois leur fait prendre des chemins de traverse pour les mener au terme de mon raisonnement, en m’attardant plus sur ces détails, pour qu’on puisse avoir des bases. Initialement, je pensais aussi leur parler de Jacopo da Pontormo, un peintre manièriste, qui tient un journal de bord de nourriture. Tous les jours pendant quelques années, il détaille repas après repas ce qu’il ingurgite. Cependant, j’ai finalement décidé de ne pas encore leur parler de cet aspect. Peut-être y viendrais-je plus tard ? 

Dessin préparatoire
Dessin préparatoire

Au terme de cette introduction, je sens qu’ils font bonne figure, mais qu'ils commencent à être saturés ; on embraye sur l'axe de référence : Le Géant de Zeralda, album jeunesse de Tomi Ungerer.
J’appelle quatre enfants qui lisent à tour de rôle une partie de l’album, pendant que les illustrations défilent en grand sur le TBI. Certains lecteurs lisent avec assurance, ont des intonations justes et des voix différentes pour chaque personnage, à l’inverse d'autres où le phrasé est hâché et timide. Malgré moi, je fais des conjectures sur les facilités de l’un.e ou l’autre à maîtriser sa terre. Dans tous les cas, ils sont très attentifs à l'histoire et aux dessins.
On continue avec la biographie de Tomi, qui a beaucoup voyagé, et, grâce à Corinne, qui m’aide en ce premier jour à prendre les rênes, on finit par parler en détail de ma vie, de mon parcours, ainsi que des institutions qui permettent les projets comme Création en Cours.

Pour terminer cette journée, je leur propose de dessiner une première fois des choses qu’ils aiment manger, et ce qu’ils souhaiteraient en théorie modeler, faire en argile. Ici, j’ai eu droit à une autre facettes des enfants ; certains sont complètement indépendants, et attendent que je vienne les voir, d’autres me sollicitent déjà plusieurs fois pour savoir comment faire, comme s'il y avait une consigne, alors que pour l'instant, justement, il n'y a pas vraiment de contrainte, technique, ou de jugement de valeur sur la nourriture à représenter. Et souvent, ce sont les moins timides, ou ceux qui sont le plus a l'aise avec les crayons de façon "officielle" qui me rappellent plusieurs fois, ce qui m'étonne.
Crayons, feutres, contours nets, aplats énervés, micro-dessins et gigantesques zooms apparaissent sous mes yeux. A la fin de la journée, je récolte pastèques, huîtres, hamburgers, frites, bouteilles de whisky et de Chimay bleue. NB : la ville belge de Chimay, où est produite une bière du même nom, est à quinze kilomètres. Il y a des feuilles remplies de petites esquisses qui pourraient être qualifiées de brouillonnes mais devant lesquelles je reste étonnée, d'autres, où LE fruit est LE sujet, dessiné avec une grande application.

Dessin préparatoire