Dessin d'élève (monstre narcissique)

OÙ JE DÉBUTE LE TRAVAIL (1)

Publié par Théophile Dubus - Cie Feu un rat !

Alors donc, Nos Ogres et nos Ogresses (et autres monstres intéressants), c'était parti et le travail, après de longs mois d'attente et de préparation, allait commencer. Dans cet article, je vais raconter ma première rencontre avec les 21 élèves de la classe de CM2 de l'école Jean Sainton à Charmont-sous-Barbuise, et les premiers jours de travail. Il sera question de MONSTRES, de DÉFINITIONS, de TROUVER L'INSPIRATION, de DRAMATURGIE, de MOTS COMPLIQUÉS, et d'INVITATIONS.

Journal des élèves
Ici, l'extrait du Journal mensuel des élèves qui raconte ma première venue. (Quand Catherine me l'a envoyé par mail, ça m'a fait très plaisir.)

OÙ JE FAIS CONNAISSANCE AVEC LA CLASSE

Le premier temps de travail, c'était le 22 novembre, quand je suis allé à Charmont-sous-Barbuise pour dire "bonjour."

C'était un vendredi, une heure avant la fin des cours, et dans la salle pleine de couleurs, de dessins, de proverbes calligraphiés, de livres et de choses intéressantes à regarder (j'adore les écoles primaires pour ça : les salles de classe sont souvent des endroits où on ne sait pas où regarder tellement il y a de choses à voir), j'ai rencontré 22 personnes.

D'abord, il y avait Catherine Renault, la directrice de l'école et l'institutrice des CM2, avec son grand sourire et son accueil chaleureux. Et puis, à des tables individuelles avec leurs sous-mains personnalisés, il y avait, face à moi :

Loïc, Laurine, Camille, Jocelin, Nathan, Axel, Line, Julian, Héloïse, Nora, Nalah, Zyiad, Théo, Thomas, Maxime, Gabriel, Léia, Louise, Maxence, et Alice.

(Marina n'était pas là, parce qu'elle était tombée pendant la récréation et s'était cognée la tête, alors elle était partie chez le médecin.) (Et Caroline, qui remplace Catherine le mardi, n'était pas là non plus - forcément, c'était vendredi.)

J'étais un peu intimidé, et j'avais le trac comme à un premier jour d'école, mais, assez vite, j'ai vu que ces gens n'avaient pas l'air méchant.

Pendant une heure, on a discuté : de qui j'étais et de pourquoi j'étais là, de ce qu'on allait faire ensemble, de ce que c'était, le théâtre, et l'écriture, et des choses qu'ils et elles font à l'école. Et c'est une école où, je l'ai vite découvert, les élèves font énormément de choses : les cours habituels, des sorties à l'éco-musée, des opérations ramassage des déchets, des concours de BD, de lecture et d'éloquence, des rencontres, un travail avec un plasticien qui va construire un arbre dans la cour de l'école, etc. Certains et certaines font déjà du théâtre, d'autres écrivent (Line m'a même prêté une super histoire de dragon qu'Alice avait écrite et illustrée) ...

La discussion était super pour moi - et, d'après le journal des élèves, elles et ils ont bien aimé aussi (j'ai mis l'article qui me concerne en illustration).

A la fin, je leur ai demandé de commencer à préparer ma venue, en commençant à réfléchir au thème et en leur demandant d'entamer un CAHIER DES MONSTRES, dans lequel il y avait une première question à se poser : POUR MOI, C'EST QUOI UN MONSTRE ?

Et ensuite, on s'est dit : "à l'année prochaine !"

 

LE CAHIER DES MONSTRES

J'ai demandé, donc, à chacun et chacun de se faire un CAHIER DE MONSTRES, pour noter les idées, dessiner et coller des images. J'en ai choisi un pour moi, et j'ai commencé à chercher des choses qui me faisaient penser au mot MONSTRE.

OÙ ON COMMENCE A CHERCHER

Et puis, après les vacances de Noël, j'ai fait ma rentrée des classes à Charmont. Pour commencer, j'ai choisi de faire une session de travail intense : du 6 au 10 janvier, on a travaillé tous les jours sur les monstres. Ce travail, c'était le temps de RECHERCHES DRAMATURGIQUES et, le but, c'était :

TROUVER DE QUOI VA PARLER NOTRE SPECTACLE.

(parce que, bon, MONSTRES, une fois qu'on l'a dit, on n'a pas dit grand-chose).

Déjà, je voulais qu'on réponde à la première question : C'EST QUOI UN MONSTRE ?, et qu'on trouve une définition sur laquelle tomber d'accord.

C'est drôle, ce travail, parce que c'est vraiment de la RECHERCHE - au sens où je ne sais pas ce qu'on va trouver, ce qu'on va faire, ni vers où on va (et Catherine est SUPER, parce qu'elle comprend très bien que j'ai besoin de ce temps long passé à NE PAS SAVOIR où on va). J'ai travaillé selon un principe qui m'est cher et qui est toujours là quand je travaille, qui est celui de la SÉRENDIPITÉ - c'est à dire de partir dans une direction, tout en gardant l'esprit ouvert aux hasards et aux surprises. 

En demi-groupe, on s'est installé en salle des professeurs. J'avais mon ordinateur, on avait nos cahiers de monstres, et on a commencé. Ça a pris la forme de discussions ouvertes, de débats, de moments où on réfléchissait chacun.e dans son coin, et des moments où, individuellement, on présentait nos réponses aux questions posées. Tout ça fusait, on rebondissait sur quelque chose qui nous intéressait, on faisait du coq à l'âne (et moi, je prenais des notes, des notes et encore des notes).

Pour moi, c'était important de dire et de redire que, quand on cherche à créer quelque chose, c'est intéressant de se laisser inspirer par TOUT, et que TOUT est utile pour stimuler l'imagination.

Par exemple, en faisant juste une liste de tous les monstres qui nous passaient par la tête :

OGRE, OGRESSE, GRAND MECHANT LOUP, VAMPIRE, POKEMON, MALEFIQUE, DIABLE, DEMON, HYDRE, CHARYBDE, SCYLLA, CENTAURE, PEGASE, LOUP-GAROU, LOUVE-GAROUTE, SORCIERE, FANTÔME, SPECTRE, GOBELIN, CLOWN TUEUR, BABA YAGA, KING KONG, BASILIC, ZOMBIE, LIMACE GEANTE, LE SENATEUR PALPATINE (on a eu un gros débat sur Palpatine pour savoir si c'était un monstre ou pas et pareil pour d'autres personnages de Star-Wars : CHEWBACCA, JABBA LE HUTT, GRIEVU), LES POKEMONS, LES PIRANHAS (pareil, gros débat. Alors on a dit LES PIRANHAS GEANTS), LES HOMMES-POISSONS. LES FLEURS TRONÇONNEUSES, MEDUSE, LES POUPEES MALEFIQUES, CERBERE, LE YETI, LUTIN, LE GRINCH, LE JOKER (encore un autre débat) ...

(Il y en a eu plein d'autres mais je ne vais pas tous les mettre.)

On s'est demandé : quel est le point commun entre tous ces personnages ?

La méchanceté ? Bon, mais tout de suite, on s'est rendus compte que ça ne marchait pas. Par exemple, les Pokémons, ou le Yéti, ou Chewbacca, ou la Bête, ce n'est pas leur méchanceté qui fait que c'est des monstres.

La laideur ? Bon, mais pareil, et puis la laideur, c'est subjectif. Méduse, par exemple, ou Pégase, ou les vampires, ce n'est pas des monstres laids.

La peur qu'ils ou elles suscitent ?

Plus tard, chacun.e a reçu un mot qu'il ou elle ne connaissait pas et a dû inventer le monstre qui aurait ce nom.

HARPIE / BRUCOLAQUE / MINOTAURE / VOUIVRE / KAÏJU / TERATOLOGUE / SPHYNGE / GOLEM / BIG FOOT / LYCANTHROPE

Dans les définitions inventées, il y avait des choses vraiment super. Par exemple, la harpie : c'est une harpe maudite qui mange les humains. Ou le tératologue : c'est un monstre qui mange de la terre et qui est très utile pour les archéologues.

Après, on regardait dans le dictionnaire (qui est un outil très important, quand on fait de la dramaturgie). Harpie, c'est une femme à corps d'oiseau, et un tératologue, c'est quelqu'un qui étudie les monstres.

Quand quelqu'un parlait d'un monstre que d'autres ne connaissaient pas, on regardait sur mon ordinateur des images ou des extraits de films. On a aussi écouté des musiques :

- Une Nuit sur le Mont-Chauve, de Moussorgksi.

- Dracula, de Thomas Fersen

- Champagne, de Jacques Higelin.

Mais la chanson que les élèves ont préféré écouter, et de loin,  c'est celle-là :

"Frankenstein", texte de Serge Gainsbourg, musique de Jean-Claude Vannier, chanté par France Gall. Dès la première écoute, la plupart des élèves ont adoré et on l'a écoutée au moins une fois par jour. Quand elle m'a été re-re-re-re-re-demandée, j'ai imprimé les paroles et on a commencé à chanter avec France Gall.
Boris Karloff - Frankenstein

OÙ ON S'ATTARDE SUR LA CREATURE DE FRANKENSTEIN

La Créature de Frankenstein, justement, puisqu'on en parle : c'était intéressant, parce que je n'avais pas du tout prévu qu'on passe du temps à en parler, mais, quand elle est arrivée dans la discussion, cela a passionné les élèves qui ont posé plein de questions.

D'abord, on a clarifié que, Frankenstein, c'est le savant fou, et pas le monstre qui, lui, n'a pas de nom. Ensuite, j'ai parlé du roman de Mary Shelley (et j'ai raconté comment elle a inventé cette histoire à l'occasion d'un concours d'histoires effrayantes avec ses amis, pendant des vacances, lors d'une nuit d'orage en Italie), et puis on a regardé un extrait de la première adaptation au cinéma (le film de James Whale en 1931, avec Boris Karloff). On s'est demandé s'il était méchant ou pas. On s'est dit qu'on avait un peu de peine, pour cette Créature, qui n'avait rien demandé à personne. On s'est demandé pourquoi c'était un monstre et Axel a dit :

"Il est censé être mort, mais il vit. Alors que normalement quand on est mort, ben : on est mort."

Ça a jeté un trouble dans notre discussion. Et moi, je me suis rendu compte, en voyant les élèves si intéressé·e·s, que ça m'intéressait aussi beaucoup, cette histoire - beaucoup plus que je ne le croyais ...

De fil en aiguille, j'ai parlé ensuite d'un autre monstre qui a aussi suscité beaucoup d'intérêt.

 

Joseph Merrick
Joseph Merrick, dit "Elephant Man".

OÙ ON S'ATTARDE SUR JOSEPH MERRICK

Ce "monstre", donc, c'est celui qu'on appelle "Elephant Man". J'ai raconté son histoire, on a fait le lien avec Quasimodo - et aussi avec la Bête (et alors on a regardé un extrait du film de Jean Cocteau), c'est à dire qu'on a réfléchi sur l'apparence monstrueuse, quand on a l'air d'être un monstre et que c'est en décalage avec qui on est vraiment. J'ai expliqué ce que c'est, un freak-show, ces endroits où des gens venaient et payaient pour regarder d'autres gens avec des apparences hors-normes. Ça a beaucoup impressionné, choqué et ému les élèves.

A un moment, Jocelin a dit : "Mais si on est d'accord pour dire que c'est mal de se moquer de quelqu'un, pourquoi on continue d'appeler cet homme Elephant Man ? Il faudrait l'appeler par son vrai nom."

Alors c'est ce qu'on a fait, et depuis, quand on parle de lui, on l'appelle Joseph Merrick.

OÙ JE ME POSE QUELQUES QUESTIONS

Tout cela, donc, était absolument passionnant. Mais, justement, comme souvent quand j'en suis à l'étape des "recherches dramaturgiques", c'était presque TROP passionnant : on partait dans tous les sens, et n'importe lequel des sujets abordés aurait pu suffire pour faire un spectacle de trois heures. Alors j'ai commencé à me demander :

Comment vais-je faire le lien entre tout ça et ce que je suis en train d'écrire ?

Parce qu'il ne s'agit pas seulement de discuter, rêver et réfléchir, à un moment, il faut ORGANISER. Et, surtout, il faut que ce qu'on cherche à 23 puisse me servir pour ma propre pièce.

Je me suis demandé si j'allais faire le lien grâce à LA NOURRITURE :  parler de monstres qui ont en commun de manger, voire d'être cannibales (d'ailleurs, j'ai lu CANNIBALISME - L'effroyable histoire, qui est sûrement l'un des plus mauvais livres que j'ai jamais lu - nous n'en avons pas parlé en classe). Mais ça ne me semblait pas suffisant - surtout que, par exemple, la Créature de Frankenstein et Joseph Merrick, ils n'ont aucun, mais alors vraiment aucun, lien avec le cannibalisme.

Et puis, à un moment, comme souvent, les choses se sont mises en place assez naturellement : j'ai compris comment j'allais faire le lien entre tout ça.

Mais je le raconterai dans un prochain article.

A bientôt ?

Where the Wild Things are - Maurice Sendak
Where the Wild Things are (Max et les Maximonstres) - Maurice Sendak

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