CHIVE - à traduire en français « cheveux ». C’est un tapis tissé de nos mains qui illustre la célèbre histoire d’une image ancienne des Antilles "La coiffure de Man Yaya". C’est une scène de vie créole populaire, illustrant les rituels de coiffure des jeunes filles. Les multiples beautés du cheveu crépu sont racontées par les états de matières du tapis.

Éloge créole est un projet de recherche et de revalorisation de l’histoire des Antilles, dont le premier chapitre s'écrit sur l'île de la Guadeloupe. A travers la création d’objets témoins, revalorisant les ressources et les traditions locales (matériaux, techniques, typologies, scènes de vie), Éloge créole permet de générer un nouvel imaginaire de cette histoire culturelle dont les racines remontent entre autres à l’esclavage colonial. La création de ces objets témoins, enrichis par une édition d’archives iconographiques et textuelles, permet de mieux comprendre et reconnaitre les richesses de cette culture créole, ses spécificités et sa singularité dans le paysage contemporain. Elle permet de lui construire une identité propre et forte, à travers laquelle, chacun, en particulier les plus jeunes, car ils en seront les ambassadeurs, pourrait se retrouver, se reconnaître, s’enrichir, s’élever fièrement.

"Éloge créole" est un projet de revalorisation de l’histoire et de la culture créole par le design, dont les premières fleurs ont vu le jour il y a maintenant trois ans. Il s’inscrit dans le prolongement d’une réflexion que j’ai mené dans le cadre de l’écriture de mon mémoire de fin d’études, en juin 2015. Intitulé « Les mailles fertiles d’un créole », ce mémoire était pour moi l’occasion d’apporter un certain nombre d’éléments de réponses à cette question existentielle - et qui se pose d’une certaine façon à tous à un moment donné dans sa vie - : quelle est ton identité dans ce monde ?
Ainsi, à la manière d’une brodeuse qui tisse des fils pour composer un motif, ce mémoire présentait des recherches et des fragments de réponses qui, les uns à côté des autres, tissent un motif, une histoire. J’interrogeais alors l’histoire - et inévitablement l’histoire de l’esclavage - pour comprendre ce qu’était cet héritage culturel et les possibles façons de le manifester et d’en proposer un lecture contemporaine et de transmission.

Ainsi, l’écriture de ce mémoire et la rencontre de diverses personnalités du monde créole (Ernest Pépin, poète et écrivain / Georges Rovelas, artiste et designer / Gilda Gonfier, écrivaine) m’ont permis de mieux comprendre les éléments et les mécanismes à l’origine de cette culture. Parmi eux, le poète et écrivain Ernest Pépin avec qui j’ai eu une discussion (« Nous nous sommes construits à partir de restes ») plus qu’enrichissante et inspirante. Cette discussion a été à l’origine de ce projet de recherche sur la culture créole, sa connaissance et sa transmission.

Durant l’été 2015, dans le cadre de notre studio de design, nous avons décidé, Florian Dach et moi, d’entreprendre ce projet de recherche. Ami et allié dans la vie, Florian est celui avec qui j’ai écrit une partie de mon histoire en Métropole. Ses relations avec les Antilles sont presque ombilicale - son meilleur ami étant martiniquais et son père vivant en Guadeloupe.
Dans le cadre de cette recherche, nécessaire car presque inexistante aujourd’hui en design, nous tentons alors de répondre à ces questions : Qu’est ce que le design doit apprendre de la culture ? Qu’est ce que le design peut apporter à la culture ? Comment le design peut-il être un vecteur de transmission de l’histoire des Antilles - et plus spécifiquement de la Guadeloupe ?
Elle est l’île où je suis né et j’ai grandi, que je connais et que j’ai étudié. Elle constitue donc naturellement notre premier terrain d’exploration et de réflexion.

Construite « à partir de restes » pour reprendre les termes d’Ernest Pépin, la culture créole a longtemps souffert d’une infirmation. Son passé esclavagiste s’est imposé comme une fatalité, un héritage subi, une blessure dont la reconnaissance officielle fut tardive. Aujourd’hui, si l’esclavage est reconnu comme un crime contre l’Humanité, la douleur laissée dans les esprits des générations suivantes n’a pas permis une émancipation totale et créative.
« Il est des mots que l’Histoire a blessés et dont le sang ne coagule jamais. » déplorait Ernest Pépin.

En construisant le projet Éloge créole, c’est principalement cette phrase que nous cherchons à modifier, à transcender et dire : « il est des mots que l’Histoire a blessés mais qu’un « émail fertile » peut panser ». Cet « émail fertile » que nous cherchons à construire ne sont autres que la création et la transmission.

L’histoire culturelle de la Guadeloupe, c’est certes trois siècles d’esclavage qui ont été douloureux mais aussi l’indice qu’il y avait une vie à (re)construire. Il ne s’agit pas de construire en faisant table rase du passé, mais plutôt en se saisissant de ces « restes du passé » pour tisser une histoire nouvelle qui naît bien avant 1848 (année d’abolition de l’esclavage). Les esclaves n’ont pas attendu qu’on leur accordent la liberté pour « être » sur cette terre nouvelle qui était la Guadeloupe. De ce fait, la culture créole commence dès lors que l’esclavage sévit.

De façon générale, il y a culture dès lors que des hommes se trouvent dans un espace « clos » avec lequel il faut interagir. De ce fait, la culture n’est pas faite que de choix personnels. D’ailleurs, les esclaves n’ont pas eu le choix. « Ils n’ont pas acclimaté leur culture, liée à l’Afrique lointaine, aux Antilles. Ils ont fait au mieux avec les ressources qui leurs étaient accessibles. Ils ont appris à jouer avec les contraintes et les potentialités qui étaient les leurs. Et parce qu’ils ont vécu repliés sur eux-mêmes, ils ont inventés des solutions qui leurs ont été propres. Ils ont donc développé des attitudes, des façons de dire et de nommer les choses et d’interpréter le monde qui n’appartiennent qu’à eux. » le soulignaient assez justement Catherine Coquery-Vidrovitch & Eric Mesnard dans un ouvrage intitulé « Être esclave »

Ainsi, comme toute culture à part entière, la communauté créole de la Guadeloupe a développé un ensemble de traditions liées à un art de vie singulier. La culture créole est dansée et chantée avec le gwo-ka (instrument de musique et danse traditionnelle). C’est un foisonnement de langages avec le créole, un mélange d’arômes et d’épices avec ces plats réinventés et recomposés, la construction d’une identité nouvelle avec la créolisation d’ Edouard Glissant, une écriture majestueuse avec Césaire, Pépin, Glissant et les autres.

Certains objets (le ka, le tiban, le kwi, etc) et certaines façons de faire et d’être, en sont un véritable témoignage. Détournés, ajustés, hybridés ou créés de toutes pièces, ces objets hérités deviennent les porte-paroles de l’histoire et de la culture créole. Ils mettent en lumière la créativité, l’inventivité et la débrouillardise des peuples créoles.
Ils sont une véritable matière pour le projet de design et la création de manière générale : le concept de « restes » comme une richesse insoupçonnée à réinventer sans cesse a permis de construire un véritable patrimoine matériel et immatériel. Patrimoine qui se doit aujourd’hui d’être (ré)incarné et (re)valorisé, (re)connu et (re)transmis.

A travers le projet Éloge créole, nous nous glissons simultanément dans la peau de l’archéologue, de l’historien et de l’écrivain-poète pour arriver à celle du designer. Nous convoquons ce concept de « restes » dans la chaîne de création d’objets, puisant dans les ressources historique, locales et territoriales de l’île. La mise en lumière de ces richesses est une façon d’attester l’antériorité et l’historicité de la culture créole, plus que jamais vivante et inspirante. En constant devenir.
A travers la création d’objets témoins et la création d’une édition d’archives, d’histoires et de discussions, nous souhaitons réanimer et revaloriser les ressources locales - matériaux, techniques, typologies, scènes de vie - des Antilles.
Nous souhaitons réécrire ces histoires en utilisant le concept de « restes » comme de véritables forces vectorielles, capables de construire et scénographier une identité propre et forte aux Antilles. A travers celle-ci, chacun, en particulier les plus jeunes car ils en seront les ambassadeurs, pourrait se retrouver, se reconnaître, s’enrichir, s’élever fièrement.

Vauclin

Martinique