Un film comme une plage de temps libre

TEMPS LIBRE

Publié par Andrea Baglione

Journal du projet


Ce film est une exploration du territoire de l’enfance. Quelle idée avons-nous du temps, quels sont nos espaces de liberté quand on a 10 ans en 2020 ?  
Au cœur de la campagne chinonaise, nous embarquons avec un groupe d’enfants dans un monde imaginaire où les adultes sont absents. Petit à petit, ils investissent le devant de la caméra comme une plage de temps libre.

Nous les entendons parler de liberté à un âge où tout semble encore possible, évoquer à la fois une liberté joyeuse et une liberté abyssale parfois synonyme de doute, d’ennui et de sursaut existentiel.

Au sein de ce groupe, nous faisons le portrait de six d’entre eux et nous plongeons progressivement dans une fiction inspirée de leurs états d’âme et de leurs désirs d’évasion : un matin, un enfant s’échappera du groupe et disparaîtra dans la forêt.

Le film entremêle cette fable aux voix des enfants dans un objet hybride à la frontière du documentaire et de la fiction formant en creux un portrait de notre époque depuis le regard d’un enfant.

Du touriste à l’enfance, du théâtre au film :

Nous avons débuté notre collaboration sur le projet de théatre Tourisme.
Cette pièce en cours de création est un objet hybride à la frontière du théâtre docu- mentaire, de la performance et des arts visuels. En s’attachant à porter à la scène les attitudes et discours du touriste, nous cherchons à nous questionner avec humour et tendresse sur cette figure contemporaine en prise avec les contradictions d’une époque qui lui a donnée forme. Le touriste se retrouve aujourd’hui confronté, qu’il en ait conscience ou non, à des enjeux écologiques et économiques forts, ainsi qu’à l’héritage culturel laissé par la colonisation. Du Grand Tour au tour opéra- teur, du flâneur au vacancier, nous mettrons la focale sur la nature des relations qui se créent entre les touristes et les autochtones et leurs résurgences historiques et politiques.

Mettre en scène la figure du touriste, c’est questionner notre rapport à l’ailleurs, à l’étranger, aux étrangers, à l’exotisme. C’est aussi parcourir les dialogues féconds ou mortifères entre les réseaux de croyances d’un corps à l’autre, d’un environnement à l’autre.

Au cours de l’écriture de la pièce, nos pratiques respectives de metteuse en scène et d’artiste visuelle se sont retrouvées autour d’un désir commun d’exploration : L’enfance.

Parce que les réalités du monde dans lequel l’enfant évolue ne lui parviennent pas tout à fait, parce que la vie attend son heure pour devenir active, que sa pensée et les structures qui fondent son identité sont en construction et en transformation permanente, il nous a semblé intéressant de superposer par un jeu de calque la figure du touriste à l’état de l’enfance.

Enfant, n’étions-nous pas d’une certaine manière des touristes de l’âge adulte ? Sommes-nous à présent des touristes de l’enfance ? Et lorsque nous éduquons les générations qui viennent, colonisons-nous leurs imaginaires de nos certitudes ?

La perception est pour une part, une construction culturelle et nous avons appris à voir à mesure que nous avons appris à nommer le monde qui nous entourait. Cet état transitoire où les choses patientent avant de prendre forme, où le réel ne se distingue pas encore si clairement de la fiction, où le monde se joue parce qu’ils nous échappe encore et où le corps lui-même est en mutation, en croissance, nous avions envie de l’appréhender par l’image.

Ainsi nous avons souhaité mettre en dialogue l’écriture de notre projet théâtral avec la réalisation d’un court-métrage, à la croisée du documentaire et de la fiction, entre le réel et sa représentation : Temps Libre.

Notre volonté est de penser la conception de ce film comme une plage de temps libre, une arythmie dans leur vie d’écoliers, une suspension de la vie scolaire, qui ne soit pas tout à fait des vacances, pas tout à fait du travail, un territoire à peupler de ce que nous savons et ignorons communément.

Ce que nous souhaitons documenter c’est le rapport qu’entretiennent les enfants à la fiction. Avec eux, nous allons concevoir un scénario et nous documenterons l’his- toire en train de se faire, de se penser, ce qu’elle active comme puissance d’action, les possibilités qu’elle ouvre vis-à-vis de leur réalité et de leur identité mais aussi la part de non-dit, d’interdit ou de peur qu’elle révèle.

Ce que nous souhaitons capter dans ce docu-fiction, c’est un portrait en creux de notre époque depuis leur âge. Quelle est notre perception du temps quand on a 10 ans en 2020 ? Quels sont nos espaces de liberté ? Quel est notre rapport à l’ennui, à l’existence ? Quels sont nos désirs ?

Le film documente leurs désirs d’évasion et leurs aspirations au fil desquels émerge une fiction .

L'école de nuit

Première rencontre, la visite guidée

Le premier jour, nous nous sommes retrouvées dans une salle dédiée aux activités sportives afin de sortir du cadre de la salle de classe. Nous avons choisi d’installer la caméra dès le début de la rencontre afin qu’elle se fasse oublier et accepter le plus rapidement possible.

Tous en cercle, assis, nous avons commencé à nous présenter puis à faire connaissance en parlant de notre projet de création et du film que nous allions faire avec eux. Nous avons ensuite composé des petits groupes, chacun devait nous présenter, à la manière de guides touristiques, de manière réaliste ou surréaliste, des pièces de l’école et nous raconter des anecdotes. Nous avons filmé l’ensemble de leurs propositions tout en commençant à mettre en place quelques règles du jeu en lien avec la caméra. Cette visite avait pour but de fictionnaliser le lieu dans lequel on allait se retrouver tous les matins de manière à le regarder sous un autre angle et à déplacer leurs regards.

 

De manière indirecte, c’était aussi un manière de les faire parler d’eux. Cette prise de parole avait pour objectif de nous apprivoiser les uns les autres mais également d’amorcer ce décentrement du regard et du discours vis à vis du réel permis par la fiction.

 

Extraits choisis :

Visite de la salle d’art plastique.Il y a au sol une quinzaine de bustes et de têtes blanches en polystyrène :

Clothaire- Voici la tête de Louis XVI. Voilà, là on la voit bien.


Mélaine- Là-bas, il y a le corps de Marie-Antoinette, et ça, c’est sa tête, par contre elle était chauve.


C- On a gardé le corps de Marie-Antoinette parce qu’on trouvait ça très joli.


M- On s’est dit qu’on pouvait faire un buste pour poser nos habits parce que les gens n’avaient pas toujours les moyens de tout s’acheter. Et la tête on l’a conservée car elle était quand même célèbre.

C- Donc on a gardé sa tête comme celle de Louis XVI sauf qu’ils n’ont plus de perruques.


M- Ils n’ont plus de cheveux, mais ça ne les empêche pas d’être quand même amoureux.

Visite de la classe des CE2- CM1:

Naël- Moi mon coin préféré dans cette pièce c’est surtout une matière en école que j’adore.
C’est le coin histoire. J’aime beaucoup l’époque contemporaine, la préhistoire, l’antiquité, le temps moderne, le moyen-âge. La préhistoire surtout , oui. Parce que c’est la création de l’homme. C’est tout ce qu’on a vécu, nos ancêtres, notre... La
vie.

La vie de toutes les familles des autres et la nôtre. J’aime aussi beaucoup, surtout, l’époque contemporaine, surtout parce qu’il y a beaucoup de gens que je connais qui se sont fait assassinés. J’ai pas connu, mais à la guerre, oui la deuxième. Ma grand-mère. C’était bien.

 

Kimberley- Moi ce que j’aime bien... c’est le côté service. Parce qu’on peut faire
le chef de rang. On peut aussi aller distribuer les feuilles. On doit aussi prendre la poubelle et passer autour des tables pour que les autres élèves mettent leur papier à la poubelle. Aussi, on doit faire la cantine. Les jours, pour nous aider à savoir les mois et les jours et la date de la journée. Aussi, il faut effacer le tableau. Et j’aime bien aussi le côté mathématique, parce qu’on peut faire des additions, des sous
tractions.

Entretien face caméra

Les entretiens

À la suite de ces premiers échanges nous avons créé un espace de tournage dans la bibliothèque de l’école, à la manière d’un studio photo. Un à un ou deux par deux, les élèves sont venus nous parler devant la caméra. Pendant ce temps il était demandé au reste de la classe d’écrire et de dessiner ce qu’ils aimeraient voir apparaître dans ce documentaire sur “le temps libre” et quel poste ou rôle voulaient-ils tenir dans la fiction que nous allions créer ensemble (décor, son, jeu, mise en scène).

Ce temps d’échange individuel ou en petit comité nous a permis de faire connais- sance de manière plus franche et de délier la parole. Ainsi nous les avons sondés sur leur rapport aux vacances, au travail, à l’ennui, au plaisir, à l’apprentissage, au futur. Il s’agissait d’activer la parole autour de notions relatives au temps et à la liberté. Nous avons filmé ces entretiens, ce premier face à face avec l’objet caméra. Ce fut un moment décisif car nous avons su d’emblée que ce dispositif de prise de parole face caméra, en plan rapproché aux allures de portraits photos avec en arrière plan un fond unis serait repris dans la réalisation du film.

Extraits choisis

Êtes-vous déjà parti à l’étranger ?

N- Non
C- Oui, une fois en Espagne, et une fois à moitié en Amérique.
Parce que le cimetière de la plage d’Omaha Beach en Normandie il a été donné aux Amériques. Ça fait partie de l’Amérique, donc c’est comme si j’y étais allé
.

Si vous pouviez voyager dans le temps vous iriez dans le futur ou dans le passé ?

C- Le passé, moi je prendrais le passé. N- Moi le passé.

Pourquoi ?

C_Là-bas c’est pas pollué, c’est pas encore trop pollué. Il fait moins chaud l’été, un peu moins froid l’hiver. Enfin non, un peu plus froid. Il y a de la neige, on en a plus de la neige.
N- Il y aura moins de plastique.

C_ Le futur, c’est très très pollué. La mer, il n’y aurait plus de mer, ça serait que du plastique.

N- Si, il y aurait tout le temps les nuages noirs de pollution dans le ciel. Si, les gens ont calculé, ça arriverait dans 8 ou 9 millions d’années. On a le temps.

Vous pensez qu’on est en train de travailler là?

N- un peu les deux, vous travaillez et vous êtes en vacances en même temps parce que le travail vous plait.

Ça ressemble à quoi selon vous, notre travail ?

C_ Bein je sais pas moi, un peu des devoirs à la maison.

Vous savez ce que vous allez faire vous, plus tard ?

C-non
N- non, il y aura peut-être des nouveaux métiers.

C- moi j’ai une petite idée. C’est berger, dans les montagnes.
Ça me donne envie. Déjà, j’aime bien les moutons. J’en ai trois chez moi.
Les deux femelles, elles attendent des agneaux. Je me sens à l’aise au milieu des trois, j’aime bien aller les voir, leur donner du foin. Les soigner. Je suis à l’aise au milieu des moutons.

Les métiers du futur, c’est quoi selon vous ?

N- Les robots. Mais ils seront automatiques pas manuels. C- Il y a déjà les petits robots ménagers.
N - Il y aura des robots à la place des facteurs par exemple.

Et selon toi les facteurs ils seront contents ?

N- oui, comme ça ils se reposent.

Peut-être qu’il n’auront plus de travail aussi ?

N- ah oui, mince. Oui.

 

Dans une grande confiance, tous les enfants nous ont parlé de leur rapport au temps, aux vacances, à l’ennui mais également leur vision du passé et du futur. Nous avons été surprises par la densité et la profondeur de certaines de leurs réponses mais aussi par leur joie d’être écoutés et de faire exister leur parole devant la caméra.

Nous voulons que l’histoire que nous allons mettre en scène devant la caméra soit une histoire que nous inventons ensemble. Aussi, tous les échanges qui ont suivi et les tests devant la caméra ont été pensés à cette fin.

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