Album pour adulte

Un projet de Charlotte Magri
Avec :
2017/2018
Programme : Création en cours

Cet « album » se veut un objet rêveur de littérature sérieuse. Pour que les adultes se souviennent d'avoir été enfants, invitons-les à s'oublier dans la poésie d'un récit illustré, pour mieux se questionner sur leur posture de grands face aux petits.
Le projet met en récit les questionnements qui découlent de la transition éducative actuelle, et plus précisément de la posture de l'adulte face à l'enfant, notamment à travers le rapport entre autorité et bienveillance.
La discipline concernée est donc la littérature (récit, poésie), en appui et interaction avec les arts visuels (illustrations mêlant des techniques de dessin, d'encrage, et des pastels).
Cet album se veut hybride et transdisciplinaire, à la fois support de réflexion sur leur pratique pour les éducateurs (parents, enseignants, animateurs...), et objet poétique et narratif illustré. Les adultes pourront y retrouver le plaisir de se plonger dans l'univers d'un livre illustré.

Lors de la résidence Création en Cours, les enfants de l'école de La Salle les Alpes vont être impliqués dans le travail de création de cet album illustré. Tandis qu'ils m'accompagneront ainsi dans mon projet de création de livre, je les accompagnerai dans l'écriture de leur récit: une pièce de théâtre, qui fera l'objet d'un livre bénéficiant d'une impression et d'une reliure professionnelles, ainsi que d'une représentation en fin d'année.

Origine du projet.
Ce projet est né en 2016 suite à un très bel atelier sur la facilitation graphique animé par Salma Otmani, formatrice en outils visuels créatifs et réflexifs. Cet atelier, auquel j'ai pu participer grâce à l'association d'éducation populaire Afev Marseille, a été pour moi l'occasion de formaliser certaines de mes réflexions sur les écueils de la transition éducative actuelle, tout en commençant à travailler sur une représentation graphique de ces questionnements. Le débat et l'intérêt suscités par ma production au sein de cette équipe d'éducateurs ont été très riches et m'ont donné envie de la développer.
Intention sous-jacente.
Je cherche à inviter le lecteur à se questionner, sans se torturer ni se juger, sur sa posture d'éducateur effective, au-delà de ses intentions proclamées, dans l'espace sécurisé de son for intérieur.
Depuis plusieurs décennies, l'éducation change de modèles. Elle se veut plus respectueuse, plus horizontale, plus citoyenne, plus humaine. La bienveillance y prend toute sa place. Plus respectés, plus autonomes, nos enfants pourront ainsi devenir des êtres plus libres, plus créatifs, des citoyens plus éclairés, des adultes plus confiants et mieux dans leur peau.
Pourtant, parfois, la réalité résiste. Des élèves laissés libres de choisir leur activité décident de discuter à haute voix et dérangent ceux qui travaillent. Le conseil d'élève tourne au tribunal populaire et la classe bascule dans un harcèlement collectif violent. Le petit dernier pique un caprice tonitruant au milieu du supermarché alors qu'on lui a expliqué très clairement et très calmement, plusieurs fois, pourquoi maman ne peut pas lui acheter ce jouet hors de prix. Votre ado vous hurle dessus avec mépris pour ne pas lui avoir acheté le dernier Iphone, et vous êtes désarmés. Bref, malgré tous nos efforts et nos remises en question, la bienveillance, ça n'a pas l'air de "marcher". Par contre, la carotte et la bâton, à court terme... c'est efficace. Nous en arrivons parfois à rejeter cette tentation idéaliste d'humaniser l'éducation.
D'après mon expérience, très largement partagée à travers de nombreuses discussions et lectures (notamment relatives à différentes recherches en sciences sociales), ce n'est pas le modèle qui ne "marche pas", mais nous qui parfois brûlons une étape. Nous nous concentrons sur les outils et les dispositifs à employer avant de nous préoccuper du cœur du problème, et négligeons une condition nécessaire : notre propre posture, déterminée par nos croyances. Il nous faut adapter notre posture en questionnant nos valeurs effectives, par l'introspection. Nous avons pour la plupart d'entre nous baigné dans l'ancien modèle éducatif où autorité, hiérarchie, jugement, et parfois arbitraire violent, ont la part belle. Ce modèle continue de dominer les pratiques sociales malgré les discours. Sans un travail introspectif, cet ancien modèle que nous ne voulons plus assumer, continue de venir s'imposer à nous.
L'album, au fil d'un récit poétique illustré, fera émerger implicitement une série de questionnements qui peuvent nourrir ce réajustement des représentations, concernant par exemple le sentiment de sa propre légitimité (Pourquoi devrait-on m'écouter? ), la transmission des valeurs enseignées (Comment sont-elles communiquées?), le regard sur l'autre, la place accordée à ses propres émotions, etc...
Motivations
Le rapport aux albums, et donc à l'imaginaire illustré, me fascine. Les adultes que nous sommes dédaignent bien trop souvent ce plaisir simple et nourricier. Nous voulons être sérieux, lire des livres sans images, ou alors des gros livres, bien grands, bien chers, très sérieux. Nous ne voulons plus nous laisser raconter des histoires comme à des enfants, à moins d'une débauche de moyens matériels comme dans le cinéma ou d'une caution de prestige et de noblesse, comme dans l'opéra ou le théâtre. Nous sommes sérieux, et il en faut du travail et de la renommée pour nous faire rêver. Cet état de grâce, perdre la notion du temps et de l'espace, plongé en silence dans un album, n'est pourtant pas réservé aux enfants. Mais de quoi aurions-nous l'air ? Aurions-nous encore peur de passer pour des bébés ? Les enfants ne s'y trompent pas, et dès le cycle 3, nos élèves font semblant de ne plus vouloir s'intéresser aux albums. Ils veulent avoir l'air de grands. Mais si vous choisissez malgré tout de leur offrir une lecture d'album, quelques minutes suffiront pour vous retrouver face à une collection d'yeux grand ouverts avec un abandon manifestement puissant qui implique tout leur être.

J'ai envie de créer des livres destinés aux adultes pour qu'ils puissent renouer avec ce plaisir-là, un plaisir où notre monde intérieur peut s'ouvrir à l'infini, sans prescriptions sur ce qu'il faudrait penser, sans rythme imposé, sans frénésie de mouvements et de sons. Sur ce sujet-là particulièrement, cela fait particulièrement sens pour moi.

Je précise que je tiens à ce que l'album soit également accessible aux enfants ayant atteint l'âge d'une lecture autonome, pour permettre une lecture croisée à ceux qui le souhaitent.

Une autre de mes motivations réside le plaisir de l'hybridation, à mes yeux particulièrement féconde. Ce projet me permet de croiser des domaines, des techniques et des genres différents. Au niveau de la forme littéraire, le défi est passionnant. Au niveau plastique, la recherche de l'univers graphique juste me plaît énormément.
Enfin, ce projet répond à une passion personnelle. L'album est le frère graphique et poétique d'un projet d'essai sur la transition éducative, et ces deux projets vont de pair, ils sont pour moi l'aboutissement de recherches et de réflexions menées depuis vingt. Dès mes études à Sciences po, les enjeux politiques et sociaux de l'éducation m'ont fortement mobilisée. Par la suite, j'ai vécu différentes expériences de terrain en étant moi-même en position d'éducatrice, que ce soit dans une ONG à Calcutta avec des enfants des rues, comme bénévole dans différentes associations de soutien scolaire, en tant qu'animatrice périscolaire et enfin en tant qu'enseignante pendant plusieurs années. Y compris lorsque je me destinais au journalisme, l'émission pour laquelle j'ai le plus travaillé en tant que pigiste traitait d'éducation (L'école des Savoirs, RFI, Emmanuelle Bastide), et j'ai réalisé de très nombreuses interviews d'élèves, d'ados, d'enfants, d'enseignants, de parents, de chercheurs en différentes disciplines des sciences humaines qui travaillaient sur l'éducation (sociologues, pédagogues, historiens..). En parallèle, mes lectures continuaient à irriguer mes réflexions et discussions sur le sujet, de Rousseau à Freinet, en passant par Ivan Illich, Boris Cyrulnik, Edgard Morin, et plus récemment Céline Alvarez. J'ai particulièrement eu besoin de m'abreuver à mes débuts d'enseignante, qui furent, comme c'est très largement le cas dans notre métier, douloureux. C'est dans un aller- retour toujours recommencé entre la théorie, les recommandations, et ma propre pratique quotidienne que j'ai trouvé, puis toujours ajusté et reconsidéré ma posture d'équilibre en tant qu'enseignante, avec comme point de mire le bien-être et l'envie d'apprendre de mes élèves.
J'ai donc une passion personnelle pour ce sujet sur lequel je pense avoir suffisamment d'expériences, de réflexion et d'intuition pour m'exprimer de manière pertinente et ainsi accompagner à ma manière cette transition éducative, enjeu majeure de notre siècle.

La Salle les Alpes

Hautes-Alpes