Princia Itoua

Princia Itoua

Actualité de l'artiste

Au loin une tour invisible qui émerge.

Sense of wonder

> Le 20 février 2019

Le Sense of wonder au (sein du prochain) Grand Paris

Le sentiment d’émerveillement est un état intellectuel et émotionnel fréquemment évoqué dans les œuvres, discussions sur la science-fiction. C’est un peu ce que je ressens quand je débarque chaque fois à CsB/M. C’est ce que je ressens quand je débarque un peu à Clichy-sous-Bois la première fois. Durant la restitution du travail en cours de plusieurs artistes associes et anciens artistes associés : Julien Revenu dont le travail va beaucoup me marquer, Eva Doumbia, Feda Wardak avec Aman Iwan... Je me suis demandé comment était-il arrivé à ses productions et tous ces questionnements. J’avais du mal à imaginer un projet en lien avec le fil rouge imposé : désirer. C’est quoi désirer ? que désire-t-on ? Désirer : Comment conjuguer le verbe — se sentir assez libre. Mais comment se sentir libre avec ce mot qui était lourd de sens. Comment se sentir aussi libre en tant qu’artiste dans une institution — qui va quand même sans trop enfoncer le clou servir la cause des élus politiques pour leurs mandats — pour moi le désir était la frontière entre le fantasme, le rêve et sa réalisation. Désirer était la transformation, ce processus entre ce
passage. Les fameuses réflexions sur la légitimité allaient bientôt faire leur apparition.
J’ai eu beaucoup de mal à comprendre ce mot « recherche » à propos de la résidence. J’ai toujours du mal, mais je traduis ce mot à ma manière. Je n’avais jamais compris la notion de recherche et son importance en art contemporain. Était-il très proche du format recherche de mémoire d’étude en école d’art ? Durant cette période où tu es plongé corps et âme dans une réflexion autre que plastique et qui complète ta production ? Très proche de quoi ? Après comme dit sur les sites de rencontre : « on sait ce qu’on ne veut pas... » mais on ne dit jamais ce qu’on veut. Donc finalement ce qui importe vraiment c’est de trouver. Il faut trouver quelque part, ou je ne sais pas. Mais trouver.
C’est comme lorsque je marche dans les rues les yeux rivés au sol espérant tomber ou heurter sur quelque chose. Et quand on ramasse quelque chose, les autres sont toujours étonnés de voir que le destin nous a réussi un bref instant. À CsB/M, je ne savais pas ce que j’allais rechercher, mais parlons plutôt de l’action de chercher, car rechercher signifierait que j’avais déjà entrepris cette action dans ce territoire et que je n’ai rien trouvé. Car de CsB/M je ne savais rien. Mais la sensation de trouver quelque chose ou des choses était bel et bien présent. Et trouver la lampe du génie pouvait être palpable. Je pouvais ressentir une tension quand je suis arrivé la première fois dans ce territoire. Une tension certaine qui entraînera de vifs échanges et expériences 😊 une tension émanant autour de nous. Je m’attelle ici à CsB/M de montrer ce que j’ai trouvé et non ce que je cherche finalement. Car ce que l’on cherche est assez vague. Et je me suis longtemps reproché l’ambition de me préoccuper surtout de recherche. En tout cas ici a CsB/M l’amour se prouve par des actes et non par des intentions. Ce qui compte, c’est ce qu’on fait et non pas ce qu’on envisageait de faire. Et en ce sens je suis arrivé à Clichy-sous-Bois Montfermeil sans un projet de recherche particulier, car il me semblait important de vivre et de m’immerger dans ce territoire et dans cette réalité qui allait devenir la mienne. Mais comme me l’a dit un habitant, il ne suffit pas de parler aux gens et de partir. Il faut construire ensemble. En traversant une partie de la France (du nord-est c’est-à-dire depuis Metz) vers Paris je suis arrivé avec des pistes sur lesquelles je pouvais et voulais travailler et qui était le prolongement de mon travail amorce avec Kanye. Enclave (un fil de rouge) —, la mixité sociale, le voyage, relations — rencontres — vivre ensemble : la poésie et la politique. La représentation des autres — désirable ou pas... Le manque rejoint le désir, perception des choses... Le paysage en lui-même qui défile quand on est dans le TGV est un espace, un instant fort pour la réflexion. Je suis plutôt une personne anxieuse dans certains points d’un certain point de vue. Je me pose les questions farfelues sur le fonctionnement de tout, si je pouvais noter des choses chaque minute je pense que j’aurais déjà rempli ma chambre de 12m2. La mixité sociale était un terme que j’évoquais déjà dans mon travail, un terme un peu galvaude aujourd’hui, sans saveur et beaucoup de prétentions. Mais il est aussi souligné et remis en question sur sa nature lors des rencontres de l’ouverture (du lieu éphémère) des Ateliers Médicis, par le collectif Aman Iwan. La mobilité sociale était un terme sorti, mais qui était une vérité plus adéquate a ce qu’on nomme à tout va la mixité sociale. Je pense que mon travail n’aurait pas pu prendre (ne prend pas) sens sans une immersion dans le territoire. Et je ne suis qu’aux prémices de la de ce travail. Être en résidence à CsB/M est aussi une façon de dévoiler Paris et sa banlieue. Dévoiler les instants de chaque lieu que je visite, de chaque habitant : femmes et hommes ; sans un trop fort un travail journalistique, mais plutôt un travail d’artiste en recherche. Peut-être un travail de docufiction (ce terme non plus je ne l’aime pas). Un travail que je souhaite fort et qui doit redéfinir probablement mon axe de travail pour les prochaines années. Disons-les 5 prochaines années. Nous savons tous que l’art n’est pas la vérité, mais elle est une vérité alternative. Une parole libérée. Une façon de questionner les sources. L’artiste (au pluriel) en tant qu’acteur (je ne sais pas si l’artiste n’est pas devenu le pilier de notre monde, à creuser) doit changer le monde et j’emprunterai ce premier point du Manifeste de Gand : « Un : Il ne s’agit plus seulement de représenter le monde. Il s’agit de le changer. Le but n’est pas de représenter le réel, mais bien de rendre la représentation réelle. ». L’artiste doit savoir comment convaincre de la véracité des mensonges pour interroger le réel et réécrire les choses. Le mensonge devient réel et le réel devient un mensonge. C’est l’analogie d’un joueur de réalité virtuelle qui est plongé dans un monde et à la fin il finit par (se) rendre (compte que) ce monde imaginaire (est) réel. Le travail ne doit jamais révéler les voies impénétrables de son mensonge sinon il n’accomplira jamais rien. — un peu comme ce roman de Camille Laurens, Celle que vous croyez, ou mensonge (fiction) et vérité se mêlent — Dans ma recherche, je me suis noyé dans le territoire social de Clichy-sous-Bois. Nous ne pouvons que nous noyer en arrivant ici. Moi je me suis noyé, car j’ai retrouvé des choses que j’avais enfouies en moi et que je ne voulais plus revoir. De Franceville au Chêne pointu en passant par les Bosquets, la Pelouse ou encore la Forestière, La Lorette à la Vallée des anges, le paysage nous offre tant à voir de transitions, tant d’informations et nous montre autant d’interactions possibles. Cependant les interactions ne sont pas forcément simples et automatiques. Tout est à construire métaphoriquement et aussi physiquement. Moi je m’interrogeais sur la représentation de la singularité dans ce territoire. Comment celle-ci se manifestait et à travers quels pans de cette société je pouvais me pencher pour regarder. J’ai commencé à regarder les grands ensembles, les copropriétés, des visites qui m’ont mené jusqu’à l’Étoile du Chêne Pointu. Je suis littéralement tombé amoureux de ce territoire de la vie aux antipodes de ce que je m’étais habitué depuis presque 10 ans (et que j’avais fui aussi). Ici il faut construire, construire un lien lent et long. C'est ce que j'appelle le Liant = lien+habitant. L’intérêt de la résidence se joue sur ce temps-là que l’on peut éventuellement créer. Un temps long et lent s’impose avec des immersions et des balades. Il y a beaucoup de réflexions sur le rapport et la distance face aux personnes ici. La distance organique et mentale. Celle-ci est au cœur même de la vie des gens. Un peu comme des cercles concentriques des ondes envoyés par un caillou qui fait plouf. Les personnes sont le paysage. Paysage + habitants = Paysitant∙s (? à creuser). Les immeubles des habitations les réceptacles de ce paysage ? La question à la fois du titan et de la fourmi. C’est-à-dire cette question d’échelle en comparaison à Paris ; entre les copropriétés et les villas ; Du grand Paris et de CsB/M qui seront engloutis dedans ; un questionnement sur la résignation et la résilience. Peut- être les deux... Ici à CsB/M, je recherche donc, rechercher c’est comme creuser pour trouver une source d’eau. Creuser pour trouver le canal de la Dhuis...

Depuis quelques années Princia Itoua Dickelet vit dans la peau d’un autre.

Avec son patronyme de star, Kanye Mendel est un personnage fictif dont ce jeune diplômé de l’école d’art de Metz relate les aventures dans un pavé intitulé Kanye : une nuit d’hiver et une performance au titre poétique Vas, voir tomber la neige. Cette injonction feutrée, c’est la mère de l’artiste, originaire du Congo Brazzaville, qui lui souffla à l’aune de ses dix-neuf ans. Princia Itoua Dickelet l’avoue à demi-mots, Kanye Mendel c’est donc un peu lui, sauf que venu d’Afrique du Sud et arrivé en France en 1985 suite à la révolte des townships, ce dernier n’a pas exactement la même trajectoire mais une expérience partagée et parfois amère de l’exil. Autour de Kanye Mendel c’est toute une constellation que déplie patiemment l’artiste pour donner de l’épaisseur à son personnage : un livre de fiction donc, mais aussi un album de photos souvenir, des objets en bois mixte, dont cette crosse qui occupe une place à part dans la fiction et même une police de caractère, la Kanye, déclinée en deux styles, africain et européen.

« L’Africain intègre des éléments de type cursif dans une construction droite romaine. L’Europe se démarque par sa forte cursivité et une autonomie rappelant les premiers italiques apparus en Europe comme caractère à part entière » commente Itoua, qui a suivi l’option art systèmes graphiques et narratifs, au sein de laquelle il a pu aussi bien utiliser le médium graphique, photographique que scénographique. S’il prépare aujourd’hui une nouvelle série d’objets (des maillots de foot détournés) après avoir produit un mur d’affiches customisées pendant la campagne présidentielle, Princia Itoua Dickelet assume : « l’histoire de Kanye Mendel est une histoire sans fin. Elle continuera tant que je suis vivant ».

Claire Moulène pour le 63e Salon de Montrouge

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Samedi 15 et dimanche 16 juin