Rencontre avec les picardisants du Ponthieu et du Vimeu

Publié par Louis Freres

Journal du projet

Première visite, à Abbeville, dans l'association des Picardisants du Ponthieu et du Vimeu, qui se réunit une fois par mois pour parler picard.

Les Picardisants du Ponthieu et du Vimeu sont une association qui fut fondée en juin 1967 par des gens passionnés par le picard. Et plus spécifiquement par le picard de deux régions de la Somme: le Ponthieu et le Vimeu. L’association se réunit une fois par mois à Abbeville pour lire, écouter, discuter en picard.

Je me suis rendu pour la première fois à leur réunion mensuelle en décembre dernier, afin de rencontrer et d'entendre, pour la première fois de vive voix, des gens qui parlent picard.

Dès mes premiers pas dans leurs locaux, je me suis rendu compte que je m'apprêtais à rencontrer un groupe de personnes très soudées, ce qui m'a paru à la fois agréable et un peu effrayant.

Agréable, car ce qui saute aux yeux, c'est le plaisir, la proximité et l'intimité qu'il y a entre ces passionnés qui se réunissent chaque mois autour de la langue picarde. C'est la même sensation que de retrouver un vieux groupe d'amis.

Un peu effrayant, parce que dès mes premiers pas dans leurs locaux, j'ai directement senti l'effet de surprise que ma présence a créé chez quelques uns de ces passionnés. Dans ce contexte, une tête nouvelle qui débarque sans parler un mot de picard et avec une idée de projet artistique derrière la tête, ça peut paraître curieux, c'est sûr. Alors que dans l'accueil que m'a offert cette association, absolument rien ne me faisait dire que je n'étais pas le bienvenu, une petite partie de moi se sentait comme un intrus.

Quoiqu'il en soit, nous sommes vite rentrés dans le vif du sujet. Après avoir présenté une ébauche de mon projet à cette petite assemblée, la réunion s'est déroulée comme à son habitude: chaque personne qui le souhaite vient lire un texte qu'il ou elle a écrit, traduit ou trouvé dans la littérature picarde. On y parle autant d'écologie politique, de souvenirs d'enfance que de mésaventures médicales (des histoires de vers qui rampent sous la peau...)

 

Du picard, j'en ai beaucoup écouté avant de me rendre pour la première fois à cette réunion. J'ai effectué des recherches sur internet, regardé des vidéos d'anciens qui parlent de la région du Vimeu, écouté des archives sonores de la Grande Guerre, au cours de laquelle des picards se sont retrouvés prisonniers dans des prisons allemandes, puis enregistrés par des linguistes allemands qui sillonnaient ces prisons. Et puis, via le très riche site de l'Agence Régionale pour la langue picarde, j'ai découvert des chansons en picard, du théâtre en picard, ou encore des chroniques radio en picard.

Bref, j'ai eu l'occasion de me rendre compte que cette culture et cette langue étaient bien plus vivantes que ce que l'on a tendance à croire si on ne s'intéresse pas de près à tout ça. Et ces recherches ont surtout permis à mon oreille de se familiariser à ce langage !

 

La façon dont les voyelles sont distordues par rapport à ce dont on a l'habitude dans la langue française, et puis tous ces ch, les tournures de phrases, tout ça m'a très vite enchanté. J'ai redécouvert le plaisir de découvrir une langue, d'être plongé dans un inconnu sonore. 

De cet inconnu sonore surgissent des formes, comme des objets flous dont, à force de répétition, on commence à percevoir les contours. Petit à petit, ces sons deviennent saisissables. C'est à dire qu'on finit par saisir le sens qui se cache derrière ces sons, et là, le plaisir d'écouter se décuple. On essaye de voir si ils correspondent à ce qu'on comprend par la communication verbale (les rires, grognements, hésitations, expressions du visage, gestes du corps et des mains en particuliers..). et à beaucoup d'autres moments, on continue à patauger, à ne pas comprendre ou mal comprendre ce qui est dit et à s'imaginer des histoires surréalistes à partir des informations mal comprises. Ce qui est passionnant aussi !

 

Assister à ces deux heures d'échanges en picard m'a donc demandé un effort de concentration intense. Heureusement, les picardisants ne rataient pas une occasion de faire preuve de gentillesse et de bienveillance, notamment en me soufflant à l'oreille la traduction de certains mots impossibles à comprendre pour des néophytes.

 

C'était donc un échange très riche, qui m'a également permis de rentrer en contact direct avec plusieurs personnes que j'enregistrerai par la suite !